La mise à nu des réseaux

Saviez-vous que le Forum des Halles à Paris va être une deuxième fois rasé en cinquante ans, pour faire place à un nouveau projet ? Oui certainement, car au vu des enjeux financiers et commerciaux, et après avoir débuté par une modeste consultation-alibi des riverains, l’info a été largement diffusée dans les médias. Pourtant le premier chantier des Halles, engagé pendant les années soixante-dix, nous avait valu la destruction entre 1971 et 1973 d’un des plus beaux exemples de l’architecture métallique européenne du XIXéme siècle, construit par Victor Baltard (de 1852 à 1872), et qui fut le décor principal du roman Le Ventre de Paris d’Émile Zola ; alors qu’à quelques centaines de mètres s’élèvera au même moment une icône architecturale du XXème siècle, entièrement de verre et d’acier : le Centre Georges Pompidou – aussi familièrement appelé Beaubourg – ouvrira ses portes en 1977.

Miroir des paradoxes, ces deux opérations immobilières, pourtant démarrées pendant la même décennie, ont illustré combien Culture et commerce peuvent avoir des objectifs architecturaux diamétralement opposés…

Le terrain fut creusé d’un trou immense, le fameux « trou des Halles » que certains utopistes soixante-huitards voulaient remplir d’eau afin d’y accueillir le paquebot France, à la rentabilité en dérive et longtemps en attente d’un nouvel armateur !  Il s’agissait de mettre à la place du célèbre marché couvert populaire – déménagé en Banlieue à Rungis –  un projet en trois parties :

  • La construction de la gare RER de Châtelet – les Halles, devenue le nœud principal du réseau de transports publics de la RATP, à la fois destination et correspondance principales de la région parisienne ; c’est aussi la plus grande gare souterraine du monde, et une des plus fréquentée d’Europe.
  • la création d’un immense centre commercial au cœur de Paris, à l’exemple de ceux dont se dotaient les grandes villes américaines depuis les années 60.
  • l’aménagement de la partie aérienne, et des jardins, offrant une respiration aux nombreux « usagers » attirés par les nouvelles activités ; certaines seront à but surtout commercial (FNAC, Darty, magasins de mode… ) et d’autres auront une vocation culture et loisirs plus ou moins affirmée (cinémas, bibliothèque/médiathèque, Forum de l’image, Auditorium).

Voici comment Le Ventre de Paris symbolique est devenu le nombril de la Banlieue parisienne, à la fois point névralgique des flux urbains et paradis la consommation en période de Soldes…

Le projet architectural de Jean Willerval, pour la partie aérienne, couverte de ses « parapluies »  sera inauguré en 1983. Son inspiration à base de formes courbes et de miroirs, déjà ringarde à l’époque, en fera un échec esthétique retentissant ; les bâtiments extérieurs se dégradent rapidement, attirant dans ses recoins des zonards, le transformant en territoire nocturne dangereux. Ce diagnostic négatif a donc amené les responsables politiques locaux à envisager à nouveau la destruction et la seconde renaissance des Halles. Désuets au bout de 30 ans d’existence, les escaliers en marbre de Carrare et les couvertures réfléchissantes seront prochainement détruits (on ne calcule même pas le gâchis écologique et financier)…

En ce moment, c’est l’arrachage de 250 arbres dans les jardins adjacents, dessinés par  Louis Arretche et inauguré en 1986 qui émeuvent à nouveau les âmes sensibles. Malgré une allusion pas très heureuse aux pavillons Baltard (des remords peut-être ?… ) avec ses structures en croisillons métalliques verts, les jardins des Halles avaient au moins le mérite d’avoir donné le temps et l’espace aux essences végétales, plantées il y a 25 ans, de se développer harmonieusement, et d’apporter une couverture verte indispensable au milieu du bâti ancien et concentré du quartier. Le prochain jardin sera encore plus beau, promettent les urbanistes, mais dans combien de temps ?

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Les deux architectes lauréats pour la nouvelle mue des Halles, Patrick Berger et Jacques Anziutti, ont imaginé une immense canopée couvrant, tel un velum futuriste, le grand hall d’entrée entièrement réaménagé. On peut voir en ce moment le développement du projet, ainsi qu’une maquette géante en lévitation dans le Pavillon de l’Arsenal à Paris.      Je vous conseille de visionner sur le site l’animation vidéo, très réussie.

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Mais le plus impressionnant dans cette présentation au Pavillon de l’Arsenal, c’est la reconstitution partielle en lamelles de bois, des voies du métro et du RER, avec ses couloirs de correspondances pour piétons (photo du haut). Eh oui, on marche et on en gravit des escaliers dans les entrailles Paris, une forme de participation active à la digestion gargantuesque de la Ville Lumière (éclairée uniquement aux néons à ce niveau) ! De la Place du Châtelet à la station des Halles, on se rend compte à quel point le sous-sol du quartier n’est qu’un immense percement de galeries, un enchevêtrement de voies de circulation. La maquette, suspendue au plafond par des câbles d’acier, illustre bien notre fascination actuelle pour les passages et le mouvement, les réseaux et les flux : qu’ils restent à l’état d’ébauches dans les cartons d’une agence d’urbanisme, qu’ils se construisent comme ce projet d’architecture, ou qu’ils soient purement virtuels tels les arborescences informatiques ; qu’ils s’appliquent aux théories économiques du libre échange, ou encore inspirent des concepts philosophiques (Walter Benjamin, Paul Virilio) ils ont investi notre mode de pensée. Ici, le visiteur est immergé dans un univers urbain constamment en flux-tendu. Les rames de métro propulsent les voyageurs sur les rails pendant que d’autres piétons glissent sur des escalators et des tapis roulant les reliant aux différentes lignes. Il y a là aussi une esthétique de la dépersonnalisation propre à Jacques Tati dans Playtime.

A l’étage sont exposés les plans et toutes les étapes intermédiaires pour la conception du projet ; ainsi les études de la canopée –  terme emprunté aux forêts primaires de type amazonienne – qui est la structure géante couvrante dont la vocation écologique se résume juste à la collecte des eaux de pluie. Certaines maquettes en papier semblent s’envolent vers le plafond, telles des cerfs-volant. On y retrouve aussi ce leitmotiv de l’entrecroisement et du tressage.

Du « trou des Halles » à la canopée fleurant bon la forêt, que de chemin parcouru dans cette sublimation de l’hypercentre urbain (mais qui reste oh combien pollué ) !!

Après la récente fermeture des jardins, les travaux commenceront en mai 2011, avec la démolition des parapluies de J. Willerval. Ils se poursuivront, selon le site officiel de la Ville de Paris, par la rénovation de la station de métro-RER en 2012, puis la construction de la couverture extérieure en 2013. Fin du grand remue-ménage avec livraison complète du chantier en 2016…

Quelle durée de vie cette fois-ci pour l’ensemble architectural monumental des Halles version 2011, avant qu’il ne retombe dans la vétusté ?  Seul l’avenir nous le dira ; On peut imaginer que le projet suivant propulsera les parisiens dans l’espace intersidéral ou du numérique, il n’y a qu’un pas d’ici là… et des millions d’investissement encore en jeu !    Les travaux risquent de provoquer pendant longtemps ballonnements, constipation et embouteillages pour la ville et ses habitants. De quoi rester encore longtemps perplexe devant le nouveau projet de réaménagement du centre de Paris.

Le ventre est pourtant une partie fondamentale du corps humain selon la médecine chinoise et la philosophie orientale, puisque c’est là que se situe de siège de l’âme.

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Allez, en attendant, hop, un, deux, trois, à vos abdos !! Allez plutôt marcher et respirer l’air pur dans la forêt de Fontainebleau (à 40 mn en train de la mégapole parisienne) où des grands pins bien réels s’élancent à l’assaut du ciel, au rythme lent de quelques centimètres par an. Et où l’on peut se reposer sur de gros rochers recouverts de mousse, vieux de 35 millions d’années, en regardant passer les nuages…

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