Paramétrages du langage – la parole vectorisée

J’ai toujours trouvé amusant de constater comment notre vocabulaire et nos expressions courantes changent en fonction des transformations de la société :

– As-tu intégré ?

– Non j’imprime pas.

– Elle m’a entièrement scanné des pieds à la tête.

– Je vais te le googueliser celui-là !

C’est devenu complètement virtuel comme situation…

Simple comme un clic !

Elle a buggé, j’ai pas capté.

Allez zou, je t’efface son contact ; hop  je t’écrase l’info. Non, là, je la twitte.

On se Skype ce soir ?…

– Je peux pas, je suis trop Facebooké en ce moment…

Au tournant des années 90, nous sommes véritablement entrés dans la nouvelle ère du numérique, prolongement de la troisième révolution industrielle initiée 20 ans plus tôt. L’accès aux outils informatiques s’est considérablement démocratisé, la vulgarisation des téléphones cellulaires a entrainé le déplacement des limites de l’intime, du privé et du public, entrainant des chamboulements psychologiques à tout âge. Des nouvelles expressions sont nées du frottement entre ces nouvelles inventions et nos différents champs de conscience ; elles sont très certainement une forme d’appropriation des nouvelles technologies informatiques. Mais l’évolution du langage familier « fait remonter » nos modes de pensée et de fonctionnement qui sont eux aussi en constante recomposition, comme si notre esprit se « reprogrammait ». Avec l’entrée de l’ordinateur dans la sphère privée et l’arrivée d’Internet (une fenêtre ouverte en permanence sur le monde), et l’adoption des ordinateurs portables, les IPhones puis de la tablette tactile (nouveau compagnon intime, divertissant et intelligent), de « cablés » nous sommes devenus « interconnectés ». Les Smartphones nous relient constamment à nos réseaux d’amis ou professionnels, ils nous permettent aussi de capturer les images et les sons de notre environnement, et notre réalité se « pixellise ». L’arrivée du Word Wide Web (ou Web.2  dont l’expression ne s’est vraiment imposée qu’en 2007 selon Wikipedia) nous tire vers une Science-Fiction banalisée. En tapotant sur notre clavier et en surfant sur l’écran d’ordinateur, il est si facile de se croire désormais le maître du monde.

TOUT nous semble à portée d’un seul Clic

Illustration de Markus Angermeier (libre de droits)

Mais cette adaptation aux pratiques informatiques, en enrichissant notre vocabulaire dans un seul champ, ne risque-t-elle pas de faire passer à la trappe d’autres mots et expressions de premier ordre et plus fondamentaux ? Risquons-nous un bug de la pensée ? Après l’utilisation compulsive d’anglicismes dans la langue française, allons-nous composer de plus en plus avec des numérismes ? Notre cerveau, tel un circuit intégré rouillé s’appauvrira-t-il en connexions neuronales ? Ou risque-t-il la surchauffe ? Google va-t-il nous faire perdre la mémoire ?…

Pourtant les risques d’embouteillage sont loin, selon l’Encyclopédie Atypique Incomplète :

« (…) Enfin, il faut savoir que les 600 mots les plus fréquents représenteraient 90 % de n’importe quel texte français, mais qu’il en faudrait quelques milliers pour représenter 95 % de n’importe quel texte. »

En revanche, les nouvelles perspectives de connexions et d’arborescences développées par le Web.2 vont-ils nous permettre, comme par effet miroir, d’utiliser un peu plus des 10% de notre capacité cérébrale généralement mobilisée ? Allons nous entrer dans ces fantastiques univers virtuels et inexplorés de la (sub/sur/infra) conscience et des rêves ? Développerons-nous de nouvelles capacités, pouvons-nous à présent acquérir des superpouvoirs paranormaux ? La force de notre pensée pourra-elle soulever un clavier d’ordinateur ? Deviendrons-nous un nouvelle espèce de Méta-Humains ?…

Après tout, il paraît que notre cerveau a lui aussi son type de fonctionnement binaire, à base de 1 ou de 0, de oui ou de non – Il peut donc se retrouver en phase avec la logique informatique. Mais il peut aussi glisser dangereusement vers des oppositions systématiques et réductrices (Bien ou mal, voir Les chemins de l’intelligence)

L’activité cérébrale, comme l’ont illustré les IRM, est un feux d’artifice permanent, elle est provoquée par d‘infimes décharges électriques qui parcourent notre cerveau à la vitesse de la lumière ; différentes zones du cortex s’activent, s’animent et s’illuminent ; elles correspondent entre elles et forment des nuages de pensée, coordonnent nos actions, reçoivent des émotions et des sensations… Pouvons nous devenir des êtres plus subtils et éviter la fascination mortifère pour un Super Ordinateur Central (Hall dans 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick en 1968) qui viderai nos batteries d’énergies vitales jusqu’à la dernière goutte (Dark Cristal de Jim Henson et Frank Oz en 1982, Matrix par les frères Andy et Larry Wachowski en 1999) nous transformant en ectoplasmes cybernétiques ?…

X

Allons-nous, comme dans TRON, nous laisser enfermer progressivement dans les circuits labyrinthiques des micro-processeurs pour enfin trouver – ou créer –  la sortie qui nous propulsera vers l’Outer Space ?

Au contraire, ne s’agit-il pas plutôt, au milieu ce grand flux et reflux de l’information, de retrouver des repères solides ? Car le fil de notre pensée est aussi en permanence perturbé par le monde extérieur complexe, emmêlé dans la Toile du Web et bombardé d’informations inutiles. Le langage est le premier et ultime mode de communication de l’espèce humaine, essentiel à la cohésion des sociétés humaines. Car même si les techniques de l’information et de la « mise en relation » vers autrui se sont démesurément accrues, les hommes et les femmes de 2011 ont-ils plus de facilité à clairement formuler leurs pensées, exprimer leurs sentiments, leurs utopies qu’avant ? Pas si sûr…

Le peuple, comme ce fut le cas en Tunisie, en Égypte, s’est servi des réseaux numériques comme un moyen essentiel de propagation d’informations, vitales pour lui, car c’est le plus efficace aujourd’hui. Mais ce fut aussi le cas à d’autres périodes, pour d’autres technologies et pour différents usages. Ainsi l’imprimerie au moment de la Réforme en Europe, le télégramme pour la conquête du Far West sur le territoire encore jeune et en expansion des USA, ou encore les transmissions par satellites pendant la conquête de l’espace…

Le tout étant de savoir QUOI DIRE pour ensuite QUOI FAIRE, avant de répondre à COMMENT FAIRE

Et c’est peut-être un peu ça qu’on a perdu de vue, car pour l’instant le monde merveilleux du numérique semble avoir infantilisé la société contemporaine. Tout en se dépêtrant des nouvelles problématiques inhérentes à l’application de cette troisième révolution industrielle surpuissante, elle s’est laissée apprivoisée par des gadgets technologiques, des passe-temps anesthésiants. Mais maintenant que beaucoup commencent à réellement maitriser les nouveaux moyens de communication et à expérimenter l’intérêt des réseaux internet et la libre expression – comme par exemple sur les blogs et les forums de discussion – le monde contemporain va peut-être devenir plus mature ; et sortir de cette longue période adulescente qui a commencé pendant les années soixante-dix avec la surconsommation, le développement de la société des loisirs, et le début de la mondialisation.

Attention aussi aux néoconservateurs, faiseurs d’opinion et autres gourous médiatiques, qui sous prétexte de « modérer » la parole, rendent les débats ineptes et sans profondeur.

Constellation de la Licorne, images de la NASA

De même que les technologies du numériques sont créatrices de nouveaux documents ultra précis, elles peuvent amener chacun à avoir une conscience plus aiguë de la réalité.  Et c’est en parlant et en échangeant qu’on peut avoir un impact réel sur son environnement, car la parole est créatrice, elle permet de se libérer de tous les formatages et de toutes les oppressions, encore faut-il le VOULOIR !!

De profonds conditionnements obscurcissent cette lumineuse évidence… Où se trouve donc le bouton de réinitialisation ?

 » It ain’t easy, it ain’t easy
It ain’t easy to get to heaven when you’re going down « 

David Bowie, 1972, The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars…

Cet article fait partie d’un cycle sur le langage. Vous pouvez retrouver tous les articles dans la rubrique Flux du langage

Florent Hugoniot

 
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