Management du Moi – la parole optimisée

Quel est ton projet personnel ?

Pour ressortir du lot, je dois mieux me positionner.

Désolé mais ça ne fait pas partie du job…

Allez, maintenant il faut positiver !

Moi, j’optimise mon temps.

Expliquez-nous en quoi votre formation a-t-elle été validée par votre expérience ?…

Formulez différemment, soyez plus réactif !!

Tu va voir, mon nouveau profil il va faire un buzz !

De nos jours, il faut savoir se vendre. Se présenter sous son meilleur jour, affuter ses arguments à l’occasion d’un entretien, afficher ses belles dents blanches et mettre en avant spécificités et compétences. Connaître sa VALEUR. Le produit, désormais c’est moi, mes résultats et mes promesses mêlés. Il est indispensable de régulièrement mettre à jour ses expériences, réactualiser et clarifier son CV. Avoir un plan de carrière, aimer la com- pétition et la culture d’entreprise.

Permettre aux éventuels clients, aux structures qui recrutent de débusquer le bon élément, d’être attiré par votre PROFIL.C’est LA grande aventure de notre vie. A défaut de se connaître soi-même, il faut savoir se valoriser soi-même. Et, confiant, partir à la conquête de nouveaux territoires. Savoir utiliser toutes ses connaissances (réseauter comme disent les Canadiens) ouvre tant de perspectives. Cultiver son réseau, c’est se donner toutes les chances de réussites professionnelles. Se confronter aux grands espaces de la vie active, plonger dans les eaux profondes du mailing, respirer l’air du large.

Les personnalités plus réservées et besogneuses peuvent aussi commencer par faire fructifier leur petit lopin de terre. Valoriser ses compétences, c’est aussi se doter des plus fins outils pour cultiver son jardin semi-privé, semi-public. Dans la jungle de notre société contemporaine, ça permet ainsi de défricher le terrain pour les chasseurs de tête, à l’affut des talents de demain ou de meilleurs challengers. Et puis, il faut savoir faire de ses collègues, à défaut d’amis, des alliés. Être « en poste » c’est jouer de toutes les séductions. Se lancer à la recherche d’un emploi, c’est aussi devenir un gibier de choix. Attention, j’en vois déjà qui rayent le parquet !! Miam miam…

Sur quelles pistes ne me suis-je pas encore éreinté à faire briller les meilleures facettes de moi-même ?

Arriverais-je à développer toutes mes capacités afin de favoriser mon épanouissement professionnel et personnel ?

Vais-je réellement m’accomplir dans la vie et enfin dépasser mes propres limites ? Faire reconnaître mes qualités, m’aimer et briller dans la société ?…

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Pas encore rassasié de ces barbarismes, pas lassé des mirages de l’individualisme sur-capitalisé ? Cette politique de l’optimisation des ressources – s’accompagnant aussi d’une réduction des dépenses et des salaires – n’a-t-elle pas causé suffisamment de dégâts ?

Depuis les années 80, nous avons appris à devenir sympa, cool, relax et fun à tout bout de champ, nous avons respiré la positive attitude à plein nez, c’est devenu SUPER d’avoir enfin trouvé un boulot, EXTRA d’avoir pu caler ses congés, SENSAS d’avoir ensuite trouvé sur Internet une top promo pour les Seychelles. Une vie vidée de sa personnalité, gonflée aux superlatifs et inondée des pauvres clichés du bonheur à portée de main pour toutes les midinettes qui sommeillent en nous…

Est-ce que je suis bien dans le timing de ma vie ?

On a continué à piocher nos expressions dans un panel de mots choisis par d’autres,  concepteurs, journalistes, communicants, publicitaires, qui savent si bien faire passer le message, en grande majorité néo-libéral, en provenance directe des USA et du monde mondialisé. Les mots qui illustrent l’éternel American Way of Life sont donc de préférence à consonance anglo-saxonne. En France, on adore insérer l’anglais dans le langage courant – revoir le sketch Les publicitaires par Les Inconnus – contrairement aux Espagnols et aux Québécois qui eux réécrivent, adaptent chaque import linguistique à leur sauce.

Puis dans ce brouhaha d’informations extérieures, on s’est mis à l’écoute de soi-même car il est devenu indispensable de bien respecter son bio rythme pour accomplir harmonieusement ses tâches, répondre au téléphone dans la zénitude parfaite, savoir trouver et tenir sa juste place, prendre l’initiative tout en respectant son chef, être persuasif avec les clients. Réveiller et optimiser ses énergies au travail. Et pourquoi ne pas s’envoyer en l’air de temps en temps avec un/une collègue afin de retrouver du punch et redynamiser l’équipe ! Même le sexe peut être utilisé comme un carburant pouvant alimenter le moteur de la production, une drogue efficace…

Exprimons-nous, communiquons, fluidifions et LIBÉRONS LA PAROLE, retravaillons notre expression orale afin que notre pensée s’exprime – ou se voile – de la manière la plus naturelle possible. Maintenant que tous les anciens repères ont été chamboulés, nos schémas mentaux remodelés, réorientés, il faut absolument et en permanence se repositionner dans un openspace, sur l’Intranet, dans le monde du travail. Dire que j’existe. Privilégier les effets d’annonce, un immédiat au détriment d’un futur et de décisions bien pesées. En effet, rester immobile c’est dépérir. Ne pas s’endormir sur ses lauriers ! Il faut sans cesse se remettre en question, parfaire ses compétences, se former pour intégrer les évolutions technologiques, partir à la rencontre de nouveaux défis, conquérir de nouveaux marchés, s’adapter, s’évaluer, se projeter…

Quand va-t-on en finir avec la CV-isation de notre vie ?

Combien de réelles compétences se retrouvent étouffées par cette organisation sociale qui glisse de l’abstraction du chiffrage à l’absurdité d’une condition humaine version Kafka ? Quand va-t-on donc cesser de résumer un parcours à un qualificatif et quelques sous-titres ? Stop à l’uniformisation du langage, la réécriture d’une vie avec trois mots clefs. Si à l’occasion d’un tracking dans le Sahara, j’ai eu un échange avec des Touaregs, assis autour du feu, vais-je indiquer cet épisode dans mon CV ? Aurais-je été Force de proposition ? Ou vais-je le faire ressortir dans le champ Activités personnelles, rubrique sport, à côté de « saut-à-l’élastique-dans-le-vide-illustrant-mes-capacités-de-prise-de-risque » ?

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Après avoir vu les parcours professionnels progressivement s’individualiser, se privatiser, va-t-on enfin assister à une dé- psychologisation du monde du travail ? Car on sait maintenant que l’ouvrier, comme le cadre, après avoir été réduit à une simple option d’ajustement structurel, peut aussi devenir un être en souffrance dont les états d’âme vont peser sur la productivité. A moins qu’on ne veuille le culpabiliser, afin de renvoyer sur sa personne toutes les défaillances dans l’organisation et dans les décisions d’une administration, d’une  entreprise…

Il existe même depuis deux ans un prix décerné pour le roman d’entreprise, assez polémique. Très prisé par certains lecteurs qui s’y reconnaissent, ce genre littéraire a l’avantage de clarifier les positionnements…

« Exactement, les gens travaillent énormément pour ne pas perdre leur emploi ! Parce qu’aujourd’hui, il faut faire beaucoup d’efforts pour ne pas se retrouver à ne rien faire… » Radio Nova

Lire aussi Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Cercle de Yannick Haenel ou encore L’open space m’a tuer, d’Alexandre des Isnards, qui répondent chacun d’une manière frontale ou poétique à l’aliénation de nos mode de pensées contemporains.

Cet article fait partie d’un cycle sur le langage. Vous pouvez retrouver tous les articles dans la rubrique Flux du langage

Florent Hugoniot

 

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Un commentaire pour Management du Moi – la parole optimisée

  1. Cet excellent article du Monde Diplo : « Salariés menacés et droits sociaux attaqués –
    Tout a commencé un jour de 1972 » par Danièle Linhart.

    « L’individualisation du travail n’est pas apparue seulement en raison de la récente modernisation, liée à la crise ouverte par les nouvelles formes de la concurrence et l’évolution du marché. Elle s’est amorcée dans les années 1970, en réaction aux événements de 1968, très déstabilisateurs pour le patronat français de l’époque : la violence de la remise en cause du travail taylorisé et de l’autoritarisme, l’explicitation d’un refus de l’exploitation et des inégalités, au nom d’un droit à l’épanouissement personnel (1), tout cela a convaincu le patronat de la nécessité de procéder à des réformes d’ampleur pour contrecarrer cette lame de fond. Son projet est alors simple : mettre en œuvre tous les moyens susceptibles de minimiser les sources du mécontentement et surtout son expression. »
    http://www.monde-diplomatique.fr/2006/03/LINHART/13261

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