General Idea, l’art de la transgression

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris propose la première rétrospective mondiale du collectif canadien General Idea, du 11 février au 30 avril 2011.

General Idea est un projet expérimental et provocateur, fondé à Toronto en 1969 par trois artistes : AA Bronson, Felix Partz et Jorge Zontal. Nom générique, le plus neutre et le plus transparent possible, il remet déjà en cause l’individualisation du geste artistique comme processus traditionnel et emblématique depuis la Renaissance. Avec ironie mais en profondeur, l’autorité de l’artiste est sapée. L’idée d’œuvre d’art elle-même est totalement remise en cause, ainsi que son mode d’insertion dans le réseau social et culturel. Il s’agit d’une stratégie globale de détournement d’éléments issus de l’Histoire de l’Art moderne comme de la mass culture des années 70, suivie par une infiltration maximum de la société. Sacrément ambitieux et assez décapant ! Le trio gay va donc développer pendant vingt cinq ans, une génération, une création protéiforme en s’appuyant sur le happening, la mise en scène et les médias. La production du collectif est à la fois conceptuelle et formelle. Parodie, auto-dérision, parasitage et infection sont des mots clefs dans l’univers de General Idea.

Il faut se situer dans le mouvement politique contestataire encore très vif alors, issu des années 60. L’époque, légère, baigne en plein dans la culture populaire. Le Glam Rock (Roxy Music, David Bowie, Gary Glitter) ce courant musical et culturel des années 70 fait exploser le Star System dans un excès de paillettes et de poses spectaculaires. La communauté homosexuelle s’affirme et revendique d’avantages de droits sociaux. Cependant l’uniformisation des valeurs par la marchandisation avance à pas de géant.

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« Le monde dans lequel on vivait ne nous plaisait pas, nous avons donc créé un monde alternatif.»

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Pour illustrer des notions tels que le sophistiqué et le superficiel, ou le pouvoir et la compromission, General Idea se dote d’un panel d’icônes très personnelles, qu’il va réutiliser dans toute son œuvre, comme par exemple le blason, le caniche ou la ziggourat.

Les trois protagonistes voulaient faire de l’art « pour devenir riches et célèbres », mais, tels des dandys de la provocation, ils mettent en lumière, tout en y plongeant avec délices, l’obscénité du monde contemporain. Cyniques et clairvoyants, ils ont réussi à faire passer des messages encore tout à fait d’actualité en 2011 ; ce qui prouve que malgré une approche en survol, drôle, parfois lubrique, leur œuvre était visionnaire et véritablement politique.

A ses débuts, le collectif invente de toutes pièces un personnage imaginaire emblématique, mi-féminin mi-travesti,      qui va longtemps cristalliser toutes ses aspirations et ses revendications.          Miss General Idea est un fantasme,       une métaphore à la fois de l’artiste, de la création, des lieux d’exposition, de l’idée de l’Art elle-même – avec un appel du pied appuyé à Marcel Duchamp (ici avec Rrose Sélavy).

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VOIX OFF

« Ce geste est répété indéfiniment, il s’épaissit de significations accumulées. La Main de l’Esprit de Miss General Idea n’est pas un objet mais un mécanisme, un style, un signe, la configuration essentielle du mouvement et du désir. »  2-023

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Subversion et mystification

L’aventure commence véritablement en 1970 avec un concours de beauté. Les candidat(e)s présélectionné(e)s, si elles acceptaient le défi, recevaient un kit Miss General Idea, sous la forme d’une boîte contenant une robe type ; elles ou ils devaient en faire une œuvre/happening, en se l’appropriant et en la portant sur scène ou à l’écran. On retrouve aussi le processus de starification cher à Andy Warhol, avec son « 15 minutes de célébrité pour chacun ». Ce processus se prolonge avec le projet de construction du Pavillon de Miss General Idea 1984, en forme de ziggourat, emblème du pouvoir sacré et féodal en Mésopotamie. Jamais réalisé, le bâtiment imaginaire fut détruit en 1977 dans une mise en scène d’incendie qui fut suivie d’un travail archéologique de collecte/invention d’éléments du décor comme preuves et vestiges.

General Idea se joue aussi du TEMPS.

Une sélection de fiches techniques aux allures rétro, délirantes et surréalistes, les Showcards, est affichée dans l’exposition. On aurait aimé que la lecture en soit un peu plus facilitée, la présentation plus ergonomique, car elles valent le détour ! Elles sont tirées de cinq séries réalisées de 1975 à 1979, (304 cartes argumentées et illustrées au total). Il faut prendre le temps de les lire, toute la théorie de General Idea y est dévoilée.

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JORGE ZONTAL

« Jorge Zontal savait que pour être un artiste, et un artiste glamour, il devait être artificiel, et il l’était. Il savait qui pour être artificiel, il devait affecter une fausse nature, en se déguisant lui-même en objet naturel. Sa solution était simple. Se positionnant à la frontière entre les deux éléments, il a fait de l’art, est devenu glamour et s’est transformé en image de l’art. »  2-044

BRILLANTE DANS SA VACUITÉ

« Dégradée et humiliée, l’image glamour est brillante dans sa vacuité, glorieuse dans sa dégradation. L’image conserve des signes d’une pureté passée. Le visage de la réalité reste apparent sous la peau fine du glamour. Les faux cils, comme de fausses virgules, ponctuent la superficialité de son contenu. »  1-007

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Nazi Milk, 1979-1990, est aussi une allusion à L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp

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C’est toute la société de consommation qui est ici travestie, ridiculisée. Ainsi des emblèmes de l’imagerie publicitaire tels les logos de Marlboro, Master Card sont neutralisés sous forme de tableaux de pâtes, façon Optical Art, les Pasta Paintings. Le collectif s’empare aussi du sigle du Copyright. Il remet ainsi en cause le statut juridique du droits d’auteur, dans un monde où chacun, volontairement ou non, s’approprie un imaginaire publicitaire et iconographique plus ou moins imposé. Le sigle © est décliné en or et en cuir sur des toiles de lin ou de jean, de dimensions variables, pour illustrer l’absurdité d’une telle réglementation dans un monde technologique de réseaux et de reproductions à l’infini. Inversement, un comptoir en zinc, en forme de $, propose une gamme de gadgets utiles et décoratifs, des multiples, des copies. Du porte-clefs au mug, en passant par la presse, tout est à vendre et à acheter. Une gadgettisation de la culture déjà utilisée par les grandes structures institutionnelles telles que le Moma.

Consommation rimant avec communication, General Idea lance un magazine, FILE Megazine, qui plagie la présentation de LIFE, exemple typique du Newsweek populaire américain ou tout est possible, les histoires toujours merveilleuses et successfull. Le projet éditorial FILE, qui totalise 26 numéros de 1972 à 1989, devient un organe de diffusion alternatif dans le milieu artistique canadien. Ce magazine publiait aussi régulièrement les manifestes du trio, en plus d’actualités culturelles diverses. Aux prémices de la peoplelisation, FILE, dont le titre évoque aussi l’acte de « remplir » (to fill) s’est aussi largement inspiré du magazine Interview d’Andy Warhol.

LEURS CŒURS APPARTIENNENT À DADA

« …IFEL (alias FILE), un magazine qui ressemble à la vie et à LIFE… » Susan Subtle, Esquire Magazine, août 1974   5-013

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De la Presse à la Télévision, le collectif ne pouvait que s’intéresser à cet outil de formatage terriblement efficace, que le capitalisme occidental effréné était en train de glorifier. Après avoir plongé avec délices dans le processus de mystification avec Miss General Idea, il s’est naturellement intéressé à l’image de la TV comme icône du XXème siècle. Ainsi en 1988, à l’occasion d’une exposition au Centre d’Art de Tokyo, General Idea suggère une réflexion sur la peinture abstraite et le Pop Art, en recouvrant les murs de  motifs rectangulaires, démultipliés à l’infini. Ce sont en fait des céramiques légèrement incurvées et imprimées d’une mire arc-en-ciel, telle une palette lumineuse pour des techno-peintres contemporains.

Mais l’exposition s’étendait plus loin, hors les murs de l’institution culturelle et loin des considérations de l’Histoire de l’Art, en devenant une sorte de happening banalisé, vulgarisé : le Centre d’Art étant situé dans un centre commercial, une cantine/restaurant en face de l’entrée servait ses plats dans des assiettes en porcelaine arc-en-ciel, exactement les mêmes que celles accrochées sur les murs à quelques mètres. Il s’agissait ici de parasiter un acte de consommation dans la vie quotidienne, le déjeuner.

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Sexe et réalité

Puis avec la nouvelle phase Mondo Cane Kama Sutra, on assiste à une remise en question du pivot de la norme sociale, la cellule familiale et le patriarcat. Ce nouveau projet fait référence au documentaire de Paolo Cavara, dans lequel le travail d’Yves Klein avait été malheureusement tourné en dérision – ce que ne manqueront pas de refaire les trois compères avec le triptyque XXX bleu. General Idea vide de son sens cette représentation, pour l’investir de nouvelles significations. Tout en affirmant clairement l’homosexualité et le triolisme du groupe, il va plus loin en proposant de nouvelles configurations, comme Michel Journiac avec sa série Mère/Père/Amant/Amante dans « L’inceste ». D’une précision quasi mécanique, les caniches emboités schématisent dans la succession des combinaisons, les différents positionnements des individus dans un groupe : de la soumission à la glorification, en passant par la marchandisation et la standardisation, jusqu’au point G.I. !

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Contestation, satyre et infection

Le problème du Sida a complètement occupé General Idea à partir de 1987, puisque la maladie a concrètement affecté le collectif, en prenant la vie de deux des trois membres en 1994. Leur œuvre « AIDS » est inspirée de celle très célèbre, et déjà déclinée en nombreux dérivés commerciaux, « LOVE » de l’artiste américain Robert Indiana. Le motif AIDS est reproduit sur un papier peint, qui est un leitmotiv pendant tout le parcours. Initialement rouge bleu et vert, il vient infecter les œuvres d’autres artistes célèbres comme Marcel Duchamp, Piet Mondrian ou encore Gerrit Rietveld. La prolifération sur les murs ou au sol des gélules Pla©ebos aux couleur identiques exprime aussi l’inquiétude doucement ironique des artistes face à la maladie, comme un pied de nez à la mort, avec in fine la mise à distance/mise en abîme de la sphère des médias et de l’information – ou plutôt ici de la désinformation…

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Infe©ted Mondrian : le vert – « trop naturel » – n’a jamais fait partie de la palette de Mondrian, rendue à la simplicité du blanc, noir, rouge, bleu et jaune.

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Poussières d’étoiles…

Au final de l’exposition, le trio semble se figer sous la forme de trois caniches dans l’installation The Milky Way from the 1984 Miss General Idea Pavillion. Comme à l’écoute du Cosmos après avoir rempli sa mission, le trio se propulse en pensée vers l’espace. Dans un dernier salut, il semble attendre dans une vague grange une téléportation pour la constellation du chien Canus Major. Reste désormais l’œuvre entière de General Idea, toujours piquante, qui traverse allègrement le temps et vient nous questionner encore aujourd’hui !

FH

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Remerciements au service presse du Musée d’Art moderne de la ville de Paris pour les visuels et à Frédéric Bonnet, commissaire de l’exposition pour sa présentation du 10/03/2011

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