Productivité – la parole aseptisée

Valoriser les échanges, avoir le bon discours publicitaire, contrôler, simplifier, mixer et huiler pour que les informations glissent parfaitement dans les canaux de la diffusion de masse, les médias sont devenus désormais d’énormes tuyauteries virtuelles. Il ne peut plus y avoir un seul grain de sable dans la machine. Plus de place pour les aléas, pas de marge pour les imprévus, chaque message d’ordre commercial, politique ou culturel se doit d’être synthétique, lisse, brillant, presque d’ordre immatériel ! Propreté et perfection, mais pour quelle efficacité ?…

Effacer les résistances naturelles

Que d’énergie dépensée dans la création des nouveaux moyens de communication, que d’efforts pour en faciliter l’accès, améliorer l’ergonomie. Celui ou celle qui n’a pas un téléphone cellulaire, Internet à portée de main… n’existe déjà presque plus aujourd’hui dans ce monde de réseaux et de flux d’infos ! On a le sentiment paradoxal d’être plus libre des ses choix dans un système qui reste avant tout consumériste. On est ainsi aujourd’hui généralement plus informé de l’état de la planète, de tout et de rien – à défaut de l’être mieux ! L’Agora publique s’est dématérialisée, on ne refait plus le monde dans les cafés mais désormais dans des forums de discussion virtuels. L’espace du débat n’a donc pas disparu pour autant, mais ses fruits ont-ils de l’impact sur le cours réel des choses ?

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Pirates en manœuvre sur la Toile

Il faut croire que oui, car de plus en plus la société civile s’adapte et s’organise. Elle peut même déborder par la marge les stratégies bien élaborées du couple politico-économique dans les démocraties occidentales. Un mystérieux parti politique a surgi en France ces derniers mois, à l’occasion des législatives, le Parti Pirate. Désormais de dimension réellement européenne, il a été créé en Suède en 2006, puis a trouvé en Allemagne et dans les Pays Bas une assise parlementaire. Il a activement participé à la campagne d’opposition au traité liberticide ACTA (sous prétexte de lutte contre la contrefaçon) et vient donc de remporter une victoire marquante avec de nombreuses associations et ONG défendant le droit des citoyens, puisque le Parlement européen a rejeté ce traité en grande majorité.

Cependant, la l’abri de la contradiction et d’une participation démocratique, dans les centres privés du pouvoir, dans les alcôves secrètes de la prise de décisions – ces zones franches où se fabrique toujours aussi autoritairement et unilatéralement la société de demain, type Bildenberg – on peut débattre pendant des heures sur la question de savoir comment faire passer positivement le message d’une énième réforme libérale, d’une défiscalisation des rentes financières, d’une réduction des effectifs publics…

Les fondamentaux du buzz

Ah, pour le confort de la société, la satisfaction de son client, quel responsable de Com n’a pas rêvé de conquérir avec son équipe le Graal de la Grande Clarté ?.. Quel gourou, certainement pour le bien de l’humanité, n’a pas envisagé de gravir avec sa petite secte, en souplesse et dans une harmonie sublime, la Montagne de la Lumineuse Évidence ??! Voici en tout cas la petite formule magique qu’on apprend dans toutes les écoles de publicité et de communication :

ÉmetteurmédiumRécepteur

Se pose pourtant la question de transmettre quel message, quelle information, dans quel but ? Qu’en est-il du SENS ? Car n’a-t-on pas tout simplement confondu contenu et contenant à force de sous peser signifiant et signifié dans une pure optique mercantile ? Afin de suivre le mouvement de la mondialisation, l’Homo économicus est désormais bien conscients des ENJEUX (le marché et la libre concurrence, etc.) mais ne faut-il pas à présent redéfinir les véritables PRIORITÉS (notre équilibre psychique, de nouveaux modes de vie réellement économiques, les grands équilibres écologiques de la planète, etc.) ? À devoir s’adapter sans cesse et plus vite dans la compétition universelle, l’homme ne perd-il pas son essence ?

Réduire une politique en un slogan

En jargon publicitaire, cela donne :

L’émetteur (les instances et groupes dirigeants de la planète) va-t-il envoyer un message suffisamment simple et cohérent (acceptable) qui pourra atteindre correctement le récepteur (la population) via les médias mainstream (alignés).

Judicieusement élaborée comme un slogan, l’info va-t-elle passer 5/5 ? Ou alors risque-t-on un scénario catastrophe, un obscurcissement de toute cette stratégie de communication par des éléments perturbateurs – un sursaut citoyen, une prise de conscience via Internet comme Le Parti Pirate, AVAAZ, Greenpeace peuvent le prouver efficacement parfois ?

Attention aussi aux prismes déviants dans la transmission des données, attention aux effets pervers dans le Nuage des Confusions, aux errements dans la Forêt des Quiproquos, aux brouillages des Esprits malins de la Concurrence… « Allo Papa Tango Charlie » pourrait être le dernier slogan d’une campagne publicitaire ou électorale loupée, relayée en boucle par des politiciens désabusés, des présentateurs TV dépassés par la réalité, avec au final disparition du message et de toute la stratégie qui suit dans le triangle des Bermudes de la Com, les abysses de l’histoire…

Lorsque la pub se fait submerger

Le message publicitaire /politique/économique & financier/idéologique/religieux doit être bien huilé s’il ne veut pas tomber aux oubliettes, ou pire, risquer la dérision et le détournement. Un bel exemple de slogan « productiviste » fut celui sur lequel Nicolas gagna sa campagne électorale de 2007 :

« Travailler plus pour gagner plus »  

7 ans plus tard, patatras, les Français se sont rendu compte de la supercherie, les faits l’avèrent, mais la machine à gagner de l’UMP ne se démonte pas et nous offre ce second opus : « La France forte ». Or La campagne pour les présidentielles de 2012 de Nicolas Sarkosy restera un cas d’école en matière de détournement ! On en trouve de nombreux exemples sur la Toile, 20 minutes en propose une belle sélection. Pour un candidat qui promettait à ses débuts rupture, changement et amélioration pour tous, la tabula rasa et le grand ménage, ce fut une sacrée douche froide en retour ! L’exemple qu’en réponse de tant de mensonges rabâchés pendant un quinquennat, la belle machine électorale peut se gripper, malgré les millions investis dans la campagne électorale. Mais on sait depuis longtemps que, même si les promesses ne concernent que ceux qui y croient, l’acte de s’aliéner soi-même reste le point le plus abouti et le plus dangereux de toutes ces manipulations. Nous restons tous des citoyens sous influence, ne serait-ce qu’en se tenant informé par les organes de presse consacrés comme Le Monde ou Libération, ou les principales chaînes TV, tous affiliés à un grand groupe financier. Et comment les sujets sont-ils sélectionnés à la base dans les grandes centrales que sont l’AFP ou Reuters ? Ce sont leurs dépêches qui alimentent constamment les radios publiques et privées, la presse, la télévision, les réseaux sociaux…

La psychologie comportementaliste

Diversion (déviation en anglais) Londres 2011

Initialement instaurée par Freud pour libérer l’homme de ses servitudes archaïques, la psychanalyse a aussi été pervertie afin d’en recréer d’autres, plus modernes et plus pernicieuses avec les nouvelles formes de management et d’organisation sociale. N’a-t-on pas tous entendu grâce aux gourous de cette nouvelle religion du profit et de l’exploitation théorisée, née pendant la révolution industrielle, que le stress peut avoir un rôle positif dans la productivité ? A l’origine, la psychanalyse,  » procédé d’investigation des processus psychiques, qui autrement sont à peine accessibles » est une science inexacte. Elle sait se mettre à l’écoute de nos problématiques intimes pour mieux les comprendre et les corriger, parfois les soigner. Cependant, d’autres courants issus des Sciences Humaines préfèrent les utiliser : la psychologie comportementaliste (Behaviorisme) collabore ainsi activement avec le néolibéralisme, et ses serviteurs affinent des outils de la soumission, qui peuvent conduire jusqu’à la dépression… ou pire (la vague de suicides chez France Télécom). Les méandres du fonctionnement humain, les dangers de la manipulation sur le mental sont encore largement inconnus à ces apprentis sorciers qui se prennent pour des démiurges.

Puisque « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » (S. Freud), certains pouvoirs extérieurs essaient activement de s’approprier le territoire intime de chacun…

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Rats de laboratoire et souris de bureau

Les meilleures volontés se retrouvent broyées sous le rouleau compresseur d’une telle logique déshumanisée. Elle est progressivement appliquée à tous les domaines d’activité, à tous les champs de conscience, et devient la langue de la mondialisation. Logique contre-productive et véritable tsunami social. Comment arriver à se défaire de tous ces conditionnements ? Car que de de gaspillage d’énergies vives dans ce formatage des caractères ! Certains sont pourtant encore persuadés que c’est pour le BIEN commun…

Ci-dessus une spirale schématisant l’évolution du mental d’un salarié, à qui un « virage, une restructuration » difficiles dans le courant de sa carrière sont imposée par la DRH ou une énième crise économique. Cela s’appelle La courbe du changement, ça pourrait aussi être celle du renoncement, avec « ses phases de deuil »…

Tout ne tient pas du conditionnement dans le monde du travail, des initiatives, et des bonnes, peuvent faire avancer les choses, croire que le dialogue est encore possible ! Allez, mettons-y du sien, il faut se remotiver, se repositionner en situation d’attaquant, de challenger : si j’avance cette solution à l’occasion de la prochaine réunion de travail, serais-je reconnu comme force de proposition ? Inversement, ne vais-je pas risquer de remettre en cause ma hiérarchie ?  Je veux être pertinent, je dois donc formuler correctement mon idée sans la déformer, mais aussi sans froisser… Je communique, tu communiques, ils communiquent, oui mais si peu entre nous passés les garde-fous de la sociabilité ! Restons cordiaux je vous prie, nous ne sommes pas à une séance de psy, votre prise de parole commence à devenir indécente, parce qu’en plus vous pensez par vous-même, vous formulez des critiques !! Cherchez-vous à prendre MA place ?… Shocking !

Un beau travail d’équipe !

Vous risquez de passer du niveau d’élément constructif et dynamisant à celui d’objet de refus,    la frontière est si mince ! Il faut ainsi savoir doser son langage face à son interlocuteur, jouer dans la même cour, faire sentir une certaine supériorité et tenir en respect ou donner des signes de cordiale soumission. Car on parle le langage des fleurs dans le monde du travail, la douce poésie de l’euphémisme, on efface les termes négatifs comme « chômage » pour d’autres plus consensuels  et positivistes comme « restructuration, délocalisation »…

Neutraliser le dialogue social

Dans un jeu de pouvoir sans cesse renouvelé, les problématiques du langage et de la compréhension mutuelle peuvent occulter l’essence même d’une activité professionnelle. Investissement personnel et travail d’équipe, des leurres dans un contexte de féodalité sociale, de flux-tendus, de normalisation et de rentabilité ?

Les nouvelles approches comportementalistes du management sont friandes de catégorisations et de descriptifs déroutants, inquiétants. Schémas et organigrammes dessinent une galerie de portraits assez croustillants. Par exemple lorsqu’il s’agit de déléguer une autorité, on trouve ce genre de prose:

  1. « Les résistants – les vaccinés, les anti, les pas payés pour »
  2. « Les ceux qui demandent à voir – les sceptiques, les suiveurs, les négociateurs »
  3. « les preneurs – les plus royalistes que le roi, les putchistes, les proselytes, les locomotives et les pionniers

Et si, après avoir eu le sentiment d’être submergés par l’infini des possibles, on se rendait compte aujourd’hui qu’on n’avait plus le choix ? Quelle pire angoisse pour le consommateur rodé et avisé que nous pensions être, celui à qui on ne la fera pas !!!

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Responsables, pas coupables

Le danger de la résistance psychologique est envisagé à tous les niveaux (la force de caractère n’est donc pas reconnue comme une qualité) puisque même dans la catégorie la mieux notée, celle des « preneurs », le cynisme est de mise…  Et pourtant, dans ces études il est sans arrêt question d’attitude « socio-dynamique », encore un terme en creux pour parler de renoncements. L’essentiel de la stratégie revient à comment faire accepter à tous les niveaux hiérarchiques la lame de fond de la dépersonnalisation. Certains assurément préfèrerait un monde coupé en deux catégories très inégales : des décideurs et des exécutants, en ayant réglé toute problématique de « transmission », toute résistance… Il suffirait de faire son choix ? Trop facile…

« L’incommunicabilité ? C’est pas qu’on ne communique pas assez. On communique trop et mal. » Robert Lalonde, extrait de La belle épouvante

La dynamique de la production et la logique du profit se sont emballées, elles s’auto-alimentent et ne peuvent même plus s’autoriser le doute cartésien. Car ralentir, c’est risquer la chute !

Le Web se rebelle, les techniques s’affinent

Cependant les nouvelles technologies du numérique sont aussi un outil hyper sophistiqué qui permet de recréer des solidarités et de recréer du lien, nourrir la réflexion ; L’espace virtuel est devenu le nouveau Far West. Car la Toile est aussi un formidable moyen transversal, libre et underground de diffusion d’informations qui ne privilégient pas le fond sur la forme. Au contraire, les forums de discussion, s’ils prêtent pas aux rumeurs et à la haine, favorisent le débat citoyen ; des témoignages et des éléments brut de décoffrage circulent sur le Web et s’ajoutent aux données plus officielles et consensuelles. Et viennent perturber certaines mécaniques huilées, inverser le rapport de forces, changer le monde peut-être ? Cela est déjà en cours dans les dictatures arabes aux pieds d’argile.

Allo, y-t-il un retour ?…

De même, après le marketing, le management , le coaching et le consulting, le reporting va-t-il enfin permettre, par une réelle prise en compte sur le terrain, des conséquences de telle stratégie économique, telle politique sociale ? Rendra-t-il notre développement plus durable, notre environnement plus soutenable, ou est-ce juste une nouvelle mode managériale ? En allant encore plus loin dans cette logique, le Ministère du travail va-t-il intégrer au sacro-saint PIB de nouveaux indicateurs – écologiques, sociaux, éthiques, économiques et de santé publique ? Comme on l’a vu plus haut, de nombreuses associations et ONG, de nouveaux partis politiques même, œuvrent en ce sens.

L’évidence des enjeux et des priorités

Il faut cependant continuer à résister, à inventer pour qu’un jour on ne se définisse plus prioritairement par son job, son statut, son salaire et son niveau hiérarchique. Arrêter d’être l’objet de remises en questions perpétuelles, en flottement dans un univers de chiffres, de rentabilité, de compétitivité, de rendements, d’horaires et de plannings, qui nous fait de nos esprits des petites calculettes froides, de nos corps des ordinateurs sur pattes, des robots. L’espèce Homo Sapiens doit, en retrouvant une forme de réflexion intègre, repenser les priorités de sa nature humaine. Il devient vital de nous réconcilier avec une sagesse ancestrale qui fait progresser, et surtout aide à passer les seuils critiques de notre évolution. Bien sûr, nécessité faisant loi, ce sont aussi les guerres et les catastrophes qui ont modifié et accéléré les transformations des sociétés. Mais dans le fonctionnement de ce moteur à deux temps, dans ce balancement entre le BIEN et le MAL, il y a comme un blocage. Dans les rouages des sociétés occidentalisées, ultra-libérales et individualistes, la dynamique de l’aventure humaine – non pas technologique, mais bien spirituelle – semble grippée, elle fonctionne à vide en se tenant au bord de l’abîme comme fascinée par sa propre fin.

Avant l’homme, la nature, est LA grande victime des « dégâts collatéraux » de la mondialisation.  Le climat, en silence, sonne l’alarme. L’inertie, la paralysie mentale et l’acceptation généralisées ne peuvent plus être de mises… Prises de conscience et participations actives,  redonnent de la matière au débat public. Le diagnostic d’un monde malade, ses conséquences de plus en plus lourdes sur les sociétés humaines lestent la balance. Et la réalité, au delà des projections seulement virtuelles, s’impose et reprend ses droits.

La sagesse du doute

Et si, tout simplement, les hommes et les femmes prenaient aujourd’hui mieux en considération leurs limites, leurs incohérences et leur fragilité ? Ils pourraient alors s’engager plus loin sur le chemin d’une aventure issue de la nuit des temps…

C’est là plus une question d’éthique que de technique !

Car à qui profite réellement la fuite en avant vers un confort matériel optimum, tel l’unique Éden envisageable sur terre ? Béatitude des pauvres d’esprit… Cette quête de la perfection illusoire, dans laquelle nous conduisent les faux visionnaires de ce monde, comble-t-elle réellement de joie l’élite dont ils servent avant tout les intérêts ? les nantis d’aujourd’hui sont-ils plus heureux que ceux d’hier ? Pas certain… Mais, tels des Fashion Victims, esclaves de leur propres névroses, ils semblent toujours plus forts, plus orgueilleux, vivant reclus dans un monde parallèle, perdus dans leurs beaux rêves publicitaires – ou dans les pires cauchemars de la Science-Fiction.

Lire aussi « Halte aux méthodes du néomanagement ! » par Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste

Cet article fait partie d’un cycle sur le langage. Vous pouvez retrouver tous les articles dans la rubrique Flux du langage

Florent Hugoniot

 

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