Novlangue – la parole pulvérisée

La novlangue (Newspeak en anglais) est la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984, publié en 1949. C’est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique (et même la seule « idée » de critique) de l’État. (Wikipedia)

« THERE WILL BE NO MIRACLE HERE »

Nathan Coley, installation au parc des Buttes Chaumont, Nuit Blanche du 3-4 oct. 2009

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Le roman 1984 de Georges Orwell décrit une dystopie (l’opposé d’une utopie) qui semble bien loin de nous, bien trop tragique. Pourtant, le temps fait son œuvre pour certains cercles décisionnaires, qui tentent de mener le monde en bateau vers des destinations inconnues du grand public et pourtant dangereuses pour l’humanité comme pour la planète. La croisière est ponctué par la rhétorique du progrès et des lendemains qui chantent, évidemment ! Quitte à ne plus oser regarder par dessus bord les côtes bétonnées, ou sous nos pieds les océans pollués.

Cependant, ce refrain de la mondialisation qui aimerait totalement anesthésier notre réflexion, ne couvre plus le raffut des crises économiques, écologiques, politiques et financières qui se succèdent. En 2012, L’Homo occidentalis ne croit plus aux lendemains qui chantent. Trompé, dépossédé de ses croyances, il a même du mal à décrire précisément les événements avec son propre vocabulaire, car cela aussi lui a été volé. Il espère juste tenir… jusqu’à la prochaine catastrophe. Il espère encore pouvoir, à défaut de crier, formuler et comprendre les prochaines plaies qui ne manqueront pas de lui tomber dessus, de la bouche béante et fumante du dieu Progrès.

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Quand la parole se délite : phylact-errements

Phylactères de Saint Anne et l’Ange (détail) – Bernhard Strigel (1506/1507)

Enfant, je grandissais dans un monde encore clair et lisible, qui se définissait avec des mots qui semblaient dire et définir des réalités intangibles à l’époque, avec deux camps, deux idéologies qui se faisaient face, et le reste :  capitalisme, communisme, pays développés, pays émergeants, pays sous-développés, ONU, OCDE, OTAN, URSS, bloc communiste et tiers-mondiste, pays neutre ou non alignéLes termes y étaient encore éloquents, à défaut de pouvoir circonvenir une réalité déjà très complexe. La géopolitique dessinait encore une carte du monde aux contours tracés avec certitude. Bref la planète tournait encore sur son axe intangible, avec deux pôles et deux conceptions de l’avenir qui s’équilibraient après s’être étendues jusqu’à la moindre parcelle de vivant sur la terre, dans les mers et les airs.

La France, État moderne encore fier de sa culture – certes un peu secouée par la contre offensive du néolibéralisme des années 70 et le postmodernisme des années 80 – semblait encore forte et tranquille : une nation moderne, à la fois rurale et urbaine ; une puissance moyenne mais se situant dans la top liste des plus forts PIB/habitant, un pays riche relativement égalitaire d’Europe occidentale. Riche de ses artistes, ses écrivains, ses hommes et femmes de science, riche de son Histoire, fier de son identité, de son rôle dans le « concert des nations » de ses apports à l’humanité, heureux de son patrimoine, de son art de vivre « à la française », de ses fromages, de ses vins et de son exception culturelle. Une France stable, paisible et productive, imaginative et pépère, à la fois rebelle, sage et éternelle comme une bonne vache laitière ou un chevrette un peu fofolle.

J’apprenais pendant ce temps à l’école que pour chaque chose, il y avait un mot qui lui correspondait. Certes il pouvait partager le champ lexical avec deux ou trois autres mots. C’était parfois même toute une liste qui s’allongeait, des synonymes, des nuances exquises – ce qui rendait alors leur choix dans mes dissertations extrêmement délicat ! Parmi les romans que je dévorais, je comprenais qu’une phrase glissée dans un récit, un dialogue, au lieu de dévoiler un sentiment, pouvait le masquer, et même devenir totalement subversive. Que les mots pouvaient mentir et occulter.

« La différence » – Gilbert Garcin, 2004

J’apprenais encore à lire entre les lignes et à deviner la réelle intention de l’auteur, sil y en avait une. Ou du moins j’essayais de surplomber ma propre lecture et interprétation du texte, de comprendre et organiser ce flux d’images ainsi créées dans mon cerveau. Le langage semblait toujours s’enrichir de subtilités nouvelles. Avec un grand discours, on pouvait exprimer tout et son contraire, manipuler et simplifier les phrases, essentialiser jusqu’aux limites de l’absurde les mots, leur faire dire absolument rien, se faire juste l’écho du vide intersidéral comme d’une absence intérieure… tandis qu’un haïku japonais condense en trois lignes tout un macrocosme.

Les mots permettent même de dépasser toutes les frontières de la cruauté, du réel et du temps, avec le théâtre de l’absurde de Samuel Beckett, par exemple. Mais c’était sans compter sur la fin de l’Histoire qui s’appretait à nous péter à la gueule, en laissant les derniers survivants, heureux gagnants de l’irrémédiable sélection naturelle des espèces et le darwinisme social vivre enfin la MONDIALISATION, et enfin assister à la fin des contraires, le rétablissement du paradis des consommés et des consommateurs sur Terre.

C’est aussi en regardant la TV que j’ai découvert que le monde avait changé de syntaxe…

La crise structurelle de LA CRISE

Comment est-ce que ce retournement de nos bonnes vieilles règles cartésiennes, littéraires comme philosophiques, est devenu possible, jusqu’à investir progressivement tous les niveaux de notre réalité –  économique, sociale, familiale, amoureuse, politique, artistique, etc. ???  En fait, TOUT a commencé un soir alors qu’absorbé par les bouleversements de la puberté dans mon être intime, je me suis assis face à l’écran cathodique. Et pendant que je digérais mon dîner, les défenses naturelles tombées, le cerveau totalement disponible, je subissais, comme des millions de télespectateurs, « Vive la crise », cette émission programmée en 1984 sur Antenne 2. Grâce aux talents de l’acteur alors encore très populaire Yves Montand et à une réthorique parfaitement lissée, nous avons tous appris ce jour-là que LA CRISE était parmi nous, là, exactement autour de nous, au milieu, dedans, dans nous tous !

Elle allait nous obliger à repenser tous nos schémas. Oublié l’attentisme à la papa, il faudrait désormais optimiser nos compétences sur un marché plus concentré mais géographiquement décentré vers la zone Asie-Pacifique-Amérique du Nord, restructuré, plus compétitif et globalisé, laissant notre vieux continent à la remorque de la dynamique mondiale. La dure réalité de notre modernité venait de me sauter à la gorge, sournoisement, entre la poire et le fromage. Faut-il rappeler pourtant comment, lors de la signature de l’Europe de Maastricht et des référendums européens (2005 pour les citoyens français), l’UE nous avait été présentée comme LE PLUS GRAND MARCHÉ ÉCONOMIQUE MONDIAL ?? Et que dans le partage du gros gâteau crêmeux, c’est surtout les milliardaires européens qui en tirent la plus belle part, dont les indétrônables Christiane Bettencourt et François Pinault : ils viennent d’être classés, en moyenne continentale, plus grosses fortunes de la planète par un quotidien comme Le Monde… C’est dire si la mariée Europe n’est pas si moche finalement !

J’étais tout chamboulé… Désormais il faudrait suivre les réformes, savoir mieux se vendre, scintiller de mille feux pour trouver un emploi, attirer les investissements, appâter le client pour continuer à bouffer de la dinde et du foie gras à Noël.

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Nous devions intégrer les mécanismes tous neufs d’un monde nouveau, plus agressif, mais plus efficace. Bref, apprendre à faire la pute avec des techniques high-tech, les nouveaux outils informatiques dont la société devait se saisir dans son ensemble – de la fameuse ménagère de 50 ans au dynamique manager, en passant par l’homme politique le plus roué – devenant notre sésame pour l’avenir.

En se convertissant à cette nouvelle religion, nous accéderions au paradis sur terre, à l’organisation suprême, casi divine. En prime, comme pendant les anciennes messes catholiques, on révisait son latin, puisque la communication (ou COM, qui se prononce tout connement comme ‘comme’) utilise logiquement des moyens de diffusion, les fameux média. Ce mot, le pluriel de médium signifie dans la langue d’Ovide « milieu, intermédiaire ». Nous étions jetés désormais dans un monde intermédiaire, autant dire les limbes ou le purgatoire ! Pas besoin d’être sorcier pour comprendre qu’on avait bien ronronné jusqu’à présent, mais que là, il faudrait se battre, on allait en chier !!! Désormais nous serions TOUS mis en concurrence, et il faudrait faire des sacrifices…

Inversion des valeurs et illusion de liberté

Avec la mondialisation, ce mot magique, sacralisé mais aussi éculé le long des trente dernières années, est donc arrivée le règne de la communication. : quand la population ne comprend pas l’intérêt de nouvelles réforment, qui la flouent un peu plus, voire perçoivent un danger, une entourloupe certaine, une fucking new enculade et un recul des droits sociaux, des libertés fondamentales, c’est que la communication n’a pas été bonne. Ils n’ont rien compris ces cons : le projet est parfait, les discours ont été ciselés à la perfection par les Grand-Maîtres communicants mais la réception n’a pas été à la hauteur…

On a le sentiment que, malgré l’évolution exponentielle des nouvelles technologies de l’info et la pléthore d’études consacrées à ce secteur stratégique pour la nouvelle économie des services, notre société n’a jamais été autant aveugle et sourde. Aveugle aux effets dévastateurs de cette langue édulcorée, réductrice, et sourde aux signaux criants d’une réalité qui s’atomise : économie, écologie, santé, démocratie, culture semblent en proie, chacune indépendamment, aux hydres du destin cruel des sociétés modernes, trop sophistiquées, fatiguées, alors que quelques confréries de marionnetistes tirent toutes les ficelles et lient, instrumentalisent des pans entier de notre environnement.

Mais bien sûr, lorsqu’on évoque une froide stratégie de destruction des aquis de la majorité au profit des toujours plus riches et puissants, on s’adonne sans retenue à la Théorie du Complot Mondial. Et là, vous êtes grillé, décrédibilisé, plus besoin d’avancer le moindre argument cohérent, pertinent, car vous êtes devenu un TERRORIIIIISTE !!!

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GRATIS DESDE EL CIELO / GRATUIT DEPUIS LE PARADIS : Attaque programée d’un gang de Péres Noël sur un centre commercial à Puebla, Mexique, 2011

Abracadabra

Cette mécanique savamment huilée reste sourde aux alertes que lui envoient régulièrement les différentes composantes de la société, en particulier les plus démunies, les plus fragilisées. Ou alors elle se répand, dégouline de bonnes intentions, de gestes de charité (vu à la TV) sans aucune condescendance, et se met en scène dans des émissions de bianfaisance, des soirées de gala, où les stars tourbillonnent et les paillettes volent. Tandis que le bas peuple, ces salauds de pauvres, ces couillons de la classe moyenne, ces moutons médiocres et mals tondus restent fascinés par le spectacle.

C’est magique : la globalisation fait tenir la Terre dans un mouchoir de poche,  aveuglés que nous sommes par l’omnipotence d’un discours planifié, d’une réflexion neutralisée. On voulait jouir toujours davantage, s’oublier et s’abîmer dans la consommation tout azimut, se persuader d’être riche, et à n’importe quel prix ! Eh bien voilà, il ne nous reste plus que la jouissance de quelques mots encore autorisés comme :

OUI, ENCORE, TRAVAIL, ARGENT, EMPRUNT, DISCIPLINE, FLEXIBILITÉ, CHÔMAGE, ACHETER, GÉRER, INVESTIR, RENTABILISER, OPTIMISER, FAIRE DU FRIC, JOUIR, SE DIVERTIR, S’ÉCLATER, SE VIDER LA TÊTE…

Certes, l’usage de la langue dans l’espace public ne s’est pas réduit, nous pouvons toujours parler, nous exprimer, critiauer, débattre et même avancer des solutions. Pourtant quel impact la mise en évidence des dérives de notre société consumériste a-t-elle réellement ?

Effets de mode : tous des fashion victims

Détournement des affiches de Mai 68 : Leclerc

Le modèle dominant a développé des anticorps puissants, il sait aussi maintenant digérer, retourner tous les discours contestataires. L’AMOUR est partout jusque dans un pot de fromage blanc (« Yoplait, je t’aime ») au point que le fonctionnement de notre société, de plus en plus déséquilibrée, doit toujours paraitre sympa, aimable, enviable. Tandis que la RÉVOLUTION est réduite à une MODE : combien de campagnes publicitaires ces dernières années ont détourné « l‘Esprit de Mai 68 » ? Et désormais, dans les média alignés, même si la crise est omniprésente, il n’y a plus de problème, seulement des « soucis ».

La présentatrice du JT annonce de nouvelles « mesures conjoncturelles » ou de nouvelles catastrophes « sans précédent » auxquelles un spécialiste tentera « d’apporter quelques éléments de réponse ». Les « réajustements structurels », sont censés entrainer « une spirale vertueuse », et « rebooster le pouvoir d’achat ».

« En 20 ans, vous avez fait des progrès en orthographe » Volswagen

En politique, quand l’extrême se place au milieu, on dit qu’il est « décomplexé », même si on remarque une certaine « droitisation de la société »… Le FHaine est devenu tout à fait fréquentable, raciste n’est plus un gros mot, certains s’en vantent même ouvertement comme de leur première branlette. Étrange rhétorique de l’euphémisme et du passe-passe !

Il n’y a plus d’immigrés en France, mais des « communautés visibles », plus d’aveugles mais des « mal-voyants », plus de nains mais des « personnes de petites tailles », plus de femme de ménage mais des « techniciennes de surface ».

A-t-on perdu une moitié de cerveau en route ?

Paradoxalement la circulation des informations tout azimut a eu comme effet de retrancher les individus derrière des peurs, parfois légitimes, mais souvent amplifiées voire fabriquées. Les solidarités d’antan se sont marginalisées puisque désormais c’est la « concurrence dérégulée », la jouissance sans entrave, c’est marche ou crève… Si tu es au chômage, c’est bien fait pour ta gueule, t’avais qu’à la fermer quand t’avais un job, et si tu galères pour en trouver un autre, c’est de ta faute, remue-toi un peu plus le cul, relis pour la dixième fois les 3 offres bidons de l’ANPE et soit un peu flexible, merde !

Dans la France profonde, au cœur de paisibles villages, les obscures ignorances d’antan sont désormais illuminées par l’écran TV, pendant le 20 heures de TF1 ou de BFM TV – malheureusement souvent pour le pire. La voix de son maître, les faiseurs d’opinion et autres mystificateurs y on trouvé depuis longtemps leur terrain de chasse idéal. Ainsi, en 2005, combien de braves retraités ont eu peur pour leur intégrité physique, d’une flambée de violence dans des banlieues situées à plusieurs centaines de kilomètres de leur domicile ?

Il y a eu un retournement des valeurs, et ce qui autrefois était sage est devenu ringard. On n’analyse plus des évènements dans le temps, mais on vit constamment dans le présent et dans l’urgence.

« Love, a pschitt off sublime », Bruxelles, 2011 : un parfum de dupe ?

OPA sur l’AMOUR (ou l’art de l’embrouille)

Tout se vend, l’amour aussi bien sûr, et les nouvelles pratiques du langage se distribuent gratuitement, relayées par l’énorme machinerie médiatique des alignés : éditoriaux biaisés dans les journaux, choix des sujets et interviews « populaires » à la TV, pour faire vrai. Une fragrance fleurie s’est répandue dans le moindre de nos espaces intimes, pulvérisée dans tous les recoins de la société humaine pendant qu’une petite musique d’ambiance dans l’ascenseur, au supermarché nous chantonnait Achète, surtout achète si tu veux exister !! (jouit et ferme là).

La Novlangue des années 1980/2010 est devenue une autre langue de bois par rapport à celle d’Orwell, plus suave et surtout plus économique que politique. La parole a été rabotée, poncée, vernie, et les apparences ont définitivement supplanté la réalité. Nous aurions intégré, sages et disciplinés, les b.a.-ba de notre nouveau mode d’existence. Par exemple, le but d’une entreprise étant de faire des profits, il faudrait bien accepter quelques restructurations, la fin justifie les moyens, il n’y a pas de petites économies, etc. Aimer le fric, c’est une évidence pour tout le monde puisque l’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue fortement.

Les mentalités devaient changer si on ne voulait pas se faire dévorer tout crû par les Chinois, et c’est à un nouveau et surpuissant lavage des consciences auquel nous tous avons participé et collaboré activement, certainement pour la survie de l’espèce… Soldes des acquis sociaux, grande braderie des humanismes ! Le tout étant de faire accepter ces transformations, d’en comprendre toute la pertinence pour s’en faire les meilleurs défenseurs. Bref, d’être tous atteints du syndrome de Stockholm et d’aimer mieux encore nos bourreaux.

Un employé, payé moins que le SMIC, doit-il s’inquiéter, comme cette journaliste sexy, si son PDG va pouvoir toucher toutes ses stock options en plus de son Golden Parachute ? Apparemment oui car lui aussi doit se sentir participer de cette évolution des choses, ce progrès, ce formidable bond en avant. Léger hiatus, non ?…

TINA : There Is No Alternative

Il y a quand même aujourd’hui comme un manque de conviction, un malaise existentiel qui grignote d’une manière souterraine le beau discours huilé vantant le progrès et la surconsommation rédemptrice. La pensée unique, imposée par les décideurs politiques avec les grands argentiers du monde, s’emploie principalement, en faisant passer le statut de citoyen à la trappe, à indiquer à une foule de consommateurs indifférenciés, une voie unique pour une solution uniforme : le néo/ultra libéralisme, le capitalisme nouvelle vague, encore plus offensif et générateur de tant de richesses. Mais au final pour qui ? Ceux qui ont tant chanté les bienfaits de la mondialisation continuent à couver leurs œufs d’or, et ce sont ces mêmes volailles cannibales qui font leurs repas d’autres couvées à découvert. Ben oui, on ne se fait pas d’omelettes aux truffes sans casser les œufs des autres.

Je me rappelle aussi des cours de Sciences naturelles où j’avais pourtant bien assimilé qu’il y a, loin au début de la chaîne de l’évolution les amibes et les paramécies, et les super-prédateurs à l’opposé. Cela n’explique pourtant pas la fumeuse théorie du darwinisme social. Mais la boucle était bouclée.

Un bel univers impitoyable

Souvent commentée comme absolument achevée et indépassable, cette sirupeuse soupe musicale, cette lénifiante comptine continue à nous être servie chaque jour, dans notre environnement réel ou virtuel. En Europe, après le traité de Maastricht en 1992, puis le passage à l’Euro en 2001 et le projet de Constitution européenne, passé au forceps en 2009 avec le traité de Lisbonne, Le veau d’argent est devenu l’unique divinité commune à tous les peuples. Ainsi, après la couronne étoilée bleue adopté en 1955 (une couronne du Christ soft ? Souffrance et rédemption par le capitalisme ??… ) l’Euro est devenu le deuxième emblème réellement européen en 2001, clouant ainsi la construction politique et sociale du vieux continent aux exigences économiques et financières d’un grand marché ouvert et fluide, entré dans une zone de libre-échanges et de concurrence mondialisées.

On s’est bien moqué de J.R. Ewing et Sue Ellen ! Eh bien maintenant nous sommes tous des Texans lancés dans un univers impitoyable, entre centres commerciaux et plages bondées, circulant sur des routes embouteillées, transitant par des aéroports hyper-sécurisés, militarisés, où dans le froid de la climatisation, il faut se dévêtir pour passer le contrôle des douanes !

Pourtant, il faut rester solide comme un ROC, avancer, ne surtout pas se démotiver, ni soi, ni les autres, ni le SYSTÈME, invincible, unique, glorieux et fort comme un DIEU.

Dictature de l’apparence

Il faut être BEAU, avoir l’air RICHE, surtout ne pas montrer ses failles, occulter les galères du quotidien pour la majorité des « ménages ».  Pourtant le client est roi et l’individu porté aux nues ! On nous a fait croire que pour avoir le profil gagnant, il nous faudrait tous acquérir le caractère et le mordant du cadre commercial moyen, une allure de champion, d’une sportive vantant un déodorant. Ce grand lifting, ce gommage du corps social, a évidemment favorisé le secteur de la chirurgie esthétique :

« La croissance du secteur – 465% au cours des dix dernières années – a suivi l’élargissement du fossé entre riches et pauvres. Elle traduit une tentative de résoudre la contradiction entre des rêves toujours plus grandioses, alimentés par la mise en scène médiatique du mode de vie des classes privilégiées, et des revenus toujours plus faibles. Mais la chirurgie esthétique correspond aussi à la vision libérale d’un sujet infiniment malléable, libre de toute détermination et censé travailler en permanence à son propre perfectionnement. Elle profite de la conviction que tout, les problèmes comme les solutions, l’échec comme la réussite, est d’essence individuelle et non collective. »

Refaire le monde à coup de bistouri, Mona Chollet, Le Monde diplomatique, mars 2011
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Faire le vide

Publicité Air France

En attendant, vivement les prochaines élections pour que ça change, vivement les prochaines vacances pour laisser son mental se reposer, en décantation, afin de repartir frais et dispo, d’attaque le lundi matin ! Préserver des plages de respiration, en attendant que se réalise quoi, le déluge ? Ou alors cette nouvelle ère du Verseau, tellement chantée au tournant du millénaire, ou le Moi se coulerait en totale symbiose dans un monde extérieur pérenne, retrouverait le sens des échanges constructifs et du partage désintéressé. L’homme aura-t-il alors – et pour le meilleur – maîtrisé les subtilités du relationnel et des média, dompté la trinité de la COM, et baignera-t-il dans les flux et les réseaux, tel un poisson dans l’eau ?

Espérons qu’on sera alors définitivement lavés de tout désir de retourner dans cet état de néant de la conscience collective, qui nous sert actuellement de présent. Mais pour combien de temps encore ??

Florent Hugoniot

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Lire aussi l’article des Inrocks : « Les gourous de la com’, ces décideurs de l’ombre »)

Cet article fait partie d’un cycle sur le langage. Vous pouvez retrouver tous les articles dans la rubrique Flux du langage

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Un commentaire pour Novlangue – la parole pulvérisée

  1. La Novlangue se porte bien en 2015, elle fait toujours des adeptes, à commencer par le Premier Sinistre Manuel Valls : http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/services-secrets-l-etat-c-est-nous-167593

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