De l’objet au Sujet – la parole réconciliée

Comment changer d’un état où l’on est assujetti aux « produits » de toutes sortes que la  société de surconsommation crée et réinvente chaque jour ? Comment repasser du statut d’objet – qu’on est devenu soi-même (objet d’étude, de classification, d’aliénation) – à celui de sujet conscient, de JE ouvert, éclairé, critique, individualisé – et non pas uniquement individualiste ? Car l’Homo occidentalis à l’aube du troisième millénaire a muté en une sorte d’entité vague et abstraite, se conformant aux critères absolutistes du marketing et s’adaptant tant bien que mal aux nouvelles pratiques du numérique. Comment rester, avec ces nouvelles données, à l’écoute de soi, devenir réellement acteur de sa propre destinée ? Comment dans l’espace public, réel ou virtuel, prendre en compte les besoins essentiels, personnels et collectifs, pour que l’aventure humaine ne s’engage pas dans de nouvelles impasses, créant sur le chemin toujours plus d’injustices pour les uns et d’apathie pour les autres, nous conduisant à des comportements toujours plus égoïstes, favorisant crispations identitaires, inventant de nouveaux conflits planétaires et suscitant des déchirements intimes ?…

Parole vivante / langage virtuel

Mais tout simplement en se réappropriant les fondements d’un bien collectif, le langage, malgré sa « gadgetisation » actuelle et son éparpillement technologique. Le dialecte parfois ésotérique de l’informatique et les nouvelles sociabilités très distanciées qu’il génère semblent s’imposer partout. C’est vrai qu’il est tellement pratique, si fonctionnel : je tape en ce moment ce texte sur mon clavier d’ordinateur pour ensuite le publier en un clic sur le Web ! Cependant la Toile, comme elle permet de délier les langues (parfois au détriment d’une pensée constructive) peut aussi complètement embrouiller l’internaute, à force de l’envoyer dans tant de directions éclatées. Paradoxalement, elle permet en théorie de rapprocher dans le temps et l’espace, mais ce nouvel outil magique participe aussi d’une nouvelle approche plus administrative, qui aplani et neutralise les rapports humains. Dans les réseaux sociaux, le corps n’existe plus, chacun n’est plus qu’un pur esprit, ange ou démon, abstraction de soi-même. Dans les multiples tentatives de redonner de l’âme et de la spontanéité à un texte « saisi » et envoyé via le numérique, nous connaissons tous les smileys, les abréviations SMS et autres astuces de présentation qui tentent de personnaliser les messages. Cependant il s’agit encore de composer avec des gadgets déjà très conventionnels un langage qui nous échappera toujours, et qui est celui de la dématérialisation. D’outil ultra-performant et encore indépassable, la pratique du langage informatique se transforme progressivement en une culture de masse qui digère la moindre de nos habitudes dans notre relation à l’autre. Certes le Net est un outil formidable, un lien planétaire, mais il dessine aussi les contours d’un Big Brotherqui peut figer toute tentative de renouvellement et de contre-culture productive. Il faut pourtant opposer une résistance créative contre ces deux fléaux que sont la dépossession progressive du langage parlé et le rouleau compresseur de la logique uniquement mathématique du monde numérique, l’inexorable et infini dérive entre les bornes 0 et 1.

Dématérialisation et abstraction

Montpellier, Place de la Comédie, Noël 2011

Avec la parole, le Verbe, nous entrons dans un domaine à la fois public, privé ou intime, une appréciation également séculière et sacrée. Omniprésent et essentiel dans la construction des sociétés humaines, la communication orale et écrite est le patrimoine de l’Humanité. Le parallèle ici avec Internet est aisé : puisqu’il nous dépasse tout en participant de notre construction sociale et personnelle il s’est rapidement engagé sur la voie d’une idéalisation, voire de l’idolâtrie. La Toile est est vite devenue un phénomène hors échelle humaine, située quelque part entre la civilisation hyper urbanisée du XXIème siècle et le Cosmos illimité et sans âge. Comme le Dieu monothéiste, elle n’a pas de visage. Derrière ce masque universel qu’est devenu l’écran d’ordinateur, chacun peut, à l’image d’une icône païenne, se recréer un personnage virtuel, se composer un avatar. Le Net repousse ainsi – d’une manière illusoire bien sûr – les limites de notre corps physique et de notre finitude terrestre.

Besoins limités vs. désirs illimités

Chaque humain disposant d’une connexion peut surfer et exister sur le Web, mais de même qu’il ne pourra jamais totalement posséder le langage, le réseau mondial numérique ne pourra jamais appartenir à un seul individu – sauf dans les pires fictions totalitaires ! Car la raison d’être de ces deux médias (le premier né avec l’aube de l’humanité alors que le second s’est imposé avant-hier seulement) c’est le partage et l’échange d’informations et de connaissances. Seul, on perd l’usage de la parole, à moins comme Robinson, de tenir un journal intime, un livre de bord et de lire des mots étrangers dans d’autres livres. Une des premières choses qu’il recherche auprès de Vendredi, c’est à communiquer oralement, élaborer une bonne traduction de leurs langues mutuelles afin de construire enfin un rapport humain (Vendredi ou les Limbes du Pacifiques, Michel Tournier).

Publicité pour le Wall Street Institute

Pourtant tant d’énergies et de capitaux sont à l’œuvre pour tenter de prendre en otage la parole individuelle. C’est par un ravalement permanent en amont, via les mécanismes de la Com, que les mots perdent progressivement de leur sens initial, ils s’usent d’autant plus vite qu’ils sont à un moment surexposés, tordus, maltraités, dévalorisés ; et les nouvelles technologies numériques amplifient et accélèrent ce processus d’usure. En aval du courant linguistique, les usagers/consommateurs s’en lassent puis s’en dessaisissent. Ils en adopteront d’autres, ressortis des dictionnaires, dépoussiérés, ou empruntés à l’anglo-américain, au grès des modes. Ainsi sont souvent créés de nouveaux mots, les fameux « néologismes » tandis que d’autres, forgés par une pratique historique, tellement précis et parfois si poétiques sombrent dans l’oubli. Quelquefois, sans s’en rendre compte, on articule entre eux différents sons familiers qui soudain sonnent creux comme des coquilles vides.

Privatisation et vampirisation des mots

Nous ne sommes heureusement pas arrivés au point de devoir payer des droits © de Copyright oral en fonction des termes qu’on prononce, mais l’écrit est déjà un peu mité par ces marques qui ont dévoyé l’utilisation d’un ou de plusieurs mot, l’expression orale est parasitée par les slogans publicitaires qui savent si bien s’infiltrer dans les simples conversations quotidiennes. Il faut résister chaque jour contre la banalisation de ce processus : expropriation du territoire commun du langage, phénomène de nivellement des qualificatifs et des expressions. Comment ? En retrouvant ensemble l’usage de la parole, en redonnant aux mots leur véritable portée, en croyant encore au pouvoir du LOGOS et à la supériorité du verbe sur la matière. En refusant de parler soi-même une Novlangue édulcorée, en faisant barrage au politiquement correct, en dénonçant la communication insipide et tout azimut et en ridiculisant la positive attitude ! En redonnant aux mots leur véritable sens initial, loin de tout cynisme, d’un double ou triple langage qui dissout les discours et rendent toute nouvelle initiative suspecte ou impuissante. En traçant de nouvelles voies avec les anciens termes, nos mots familiers peuvent parfaitement éclairer les nouvelles frontières de la pensée et définir des solutions laissées à dessein dans l’obscurité par tant de décisionnaires masqués et illégitimes. Puisque nous entrons dans l’aire de la dématérialisation, retrouvons le juste usage de PENSER et d’inventer ; c’est la plus ancienne et la plus abstraite des actions humaines pour laquelle il n’est pas nécessaire d’être constamment connecté, arrimés à des « liens » virtuels, ligoté par la fascination de la Toile !

A quand l’âge adulte pour le Web.2 ?…

Désormais, les nouvelles générations qui s’amusent sont LOLLaugh out loud, mot à mot : rire à voix haute, ce qui peut se traduire par « rire à gorge déployée » – en aparté. Derrière son écran on est secoué de hoquets frénétiques, lorsqu’on écrit MDR – « mort de rire » et non pas MerDRe ! – tandis qu’à l’abri derrière son pseudo on peut créer une polémique sur la Toile en s’affichant comme un TROLL. Ou ponctuer chacune de ses apparitions par un WOW, qui veut tout et rien dire à la fois : extra, sensas, etc. La Toile est une drogue qui peut vite créer une addiction par une illusion de collectivité. On évolue si facilement de son propre cercle intime à la communauté sans visage des internautes du monde entier. Une forme de communion universelle, sans limites, sans oppositions qui peut au contraire complètement désocialiser. Le terrain du Web est toujours un grand chantier actuellement, où prennent position de gros intérêts privés, financiers et idéologiques, contre le désir d’expressions individuelles, de contre–pouvoirs et de sensibilités alternatives, voire complètement déviantes… Y mettre en lumière les modernes mécanismes féodaux qui mènent à de nouvelles hiérarchies, de nouveaux clientélismes et obligeances, voire de nouvelles oppressions n’y est pas toujours bien reçu ! Il est vrai que c’est un sujet qui n’est pas forcément LOL mais qui, si on y réfléchit maintenant, peut nous éviter de pleurer dans un futur proche sur toutes nos libertés enterrées…

Se réapproprier les mots et dépasser le « gazouillis »

Zoo Project, Paris 2011

Après avoir été poussé hors de l’atelier de fabrication du langage courant, qui regroupait les influences populaires et savantes à la fois, il est indispensable que les hommes et les femmes réinvestissent individuellement et collectivement le champ linguistique. Internet peut aussi être l’outil qui va permettre ce reflux de l’humain et de la pensée contre toutes les structures et les autorités qui refaçonnent les modes de pensée, qui instrumentalisent le langage avec un pillage des mots, ce bien commun, à des fins uniquement commerciales, chiffrables et monnayables. Pour démocratiser la prise de parole, il faut commencer par réinvestir le champ du langage, en revenant aux sources. S’appuyer sur la linguistique, l’analyse des mots, l’identification de leurs racines par exemple. C’est un cheminement de pensée passionnante aussi pour le néophyte, qui pose le discours, donne des nouvelles pistes à la réflexion. Chaque terme, chaque expression s’inscrit dans un contexte particulier et délimite un champs de significations, déroule le fil des idées dans un sens précis, peut réorienter le penseur désemparé, le citoyen aliéné ! Connaître ces données historiques évite d’utiliser les mots pour tout et rien à la fois et de leur faire dire tout leur contraire…

Twitter sa chance, entrer dans la danse

Est-ce qu’un tweet de 140 mots maximum permet de prendre en compte toutes ces subtilités ? Twitter, fort de son ascension fulgurante avec 383 millions d’utilisateurs dans le monde début 2012 (plus de 5 millions en France) est, selon son fondateur Jack Dorsey, le meilleur moyen de dire à distance et en quelques mots où l’on est, ce qu’on fait, ce qu’on pense (de tel sujet ou de rien, de ce qui est parfois sans aucun intérêt). L’objectif le plus abouti étant de participer à une conversation collective on line ou par SMS et d’être entraîné dans le tourbillon d’une actualité furieusement tendance, de suivre un jeu de piste entre suivis et suivants, toute une hiérarchie de chroniqueurs. Le tweet est un format qui favorise déjà le style publicitaire, concis et percutant. Le débat est donc déjà normé, balisé, et se fait en pointillé, au gré des interconnexions. Un « gazouillis » (traduction littérale de twitter) plutôt désarticulé, souvent dissonant et complètement désincarné !

Reprendre corps, prendre conscience

Utiliser Internet ne doit pas nous éloigner des fondamentaux culturels qui nous ont construit, de génération en génération, et nous arracher à ce patrimoine constitutif, à nos valeurs les plus belles, les plus créatives, les plus inventives. C’est à chacun de nous, aujourd’hui, d’envisager et de construire le meilleur scénario pour les générations futures. Et il faut déjà composer avec ces enfants qui commencent à manipuler le langage informatique comme une deuxième langue maternelle !! Il est encore temps d’utiliser les mots qui nous habitent, d’utiliser leur pouvoir pour formuler clairement des préoccupations vitales, reprendre en compte les enjeux fondamentaux comme la démocratie, l’éthique et l’écologie. Articuler consciemment contenu et contenant, savoir faire coïncider les besoins essentiels de notre corps (manger, boire, dormir, rêver, s’exprimer et parler en son nom propre, créer..) avec l’univers aseptisé et elliptique du numérique. Dépasser les effets de grossissement à la loupe ou d’occultation du buzz. Haut les cœurs, et donnons de la voix : il nous faut replacer le langage au centre de la communication dans la société, et non pas laisser la Com se ses stratégies d’évitement/divertissement instrumentaliser et dilater le sens des mots jusqu’à ce qu’ils se retrouvent satellisés, en lévitation, sans plus aucun lien avec le vécu, repoussés hors de notre propre expérience humaine !! Ne nous laissons pas transformer en de simples tubes, des passeurs d’informations débilitantes, sachons imposer notre propre expérience, notre pensée critique, notre ressenti corporel et émotionnel. Le Web est un outil, il faut savoir l’utiliser pour créer une nouvelle conscience au monde. C’est par exemple ce qu’essaient de réinventer en ce moment « Los Indignados«  en Espagne. Depuis le mouvement du 15 mai 2011 qui a débuté Puerta del Sol, la jeunesse madrilène, inspirée par les révolutions arabes, tente de réinventer les bases d’une participation politique collective, en prenant la parole par le débat, en proposant de nouveaux modes de démocratie. Le mouvement s’est vite étendu aux autres grandes villes comme Barcelone, Valencia, Tolède…

« The Revolution will not be Televised  » Gil Scott-Heron

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Démocratie réelle maintenant !

Débats et manifestation de soutien au mouvement des « Indignados », Paris, Opéra Bastille le 29/05/2011

Le mouvement des Indignados s’élargira-t-il à toute l’Europe pour combler le vide sidéral des populations dans les décisions politiques, dans le but salutaire de revivifier, réincarner le corps social ? Souhaitons-le, et surtout faisons passer le message Réelle Démocratie Maintenant ! X
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Cet article fait partie d’un cycle sur le langage. Vous pouvez retrouver tous les articles dans la rubrique Flux du langage

Florent Hugoniot

 

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Un commentaire pour De l’objet au Sujet – la parole réconciliée

  1. Yann dit :

    Un article intéressant de Lunettes Rouges au sujet des nouveaux langages issus du monde virtuel (Apple) et de la privatisation de certains mots, certains langages, jjusqu’à certains gestes du quotidien : pwhttp://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/2014/10/28/julien-previeux-et-le-langage/

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