Venise Touristissime

Impossible de passer quelques jours à Venise, destination Number One du tourisme mondial, sans se retrouver immergé dans la foule composée de visiteurs lambdas et débarquant des quatre coins de la planète – et sûrement de plus loin encore ! D’ailleurs lapartmanquante en reportage a repéré quelques habitants de Vénus arpentant régulièrement la Place Saint Marc… Ainsi Venise est l’épicentre du bizness touristique, le monde du rêve sur papier glacé, l’archétype de la séduction carte postale. Ses masques et son carnaval, l’évocation d’un week-end en amoureux dans la Sérénissime sont eux-même des clichés très persistants ! Mais comment, sur place, ne pas être impressionné AUSSI par cet incessant flot d’humains attirés par la beauté sidérante et l’aura de mystère que dégagent la cité lacustre, la lagune et ses îles ?…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Défoulements mystiques du touriste anonyme

Effectivement, on en prend plein les yeux ici, et plutôt deux fois, mille fois, dans la ville aux reflets mouvants. Nous sommes ici au royaume des apparences et des miroirs biseautés, de la mise en scène baroque des passions et de la mise en abîme des illusions. Architecture labyrinthique à plusieurs niveaux, elle-même dédoublée par une cité jumelle gisant quelque part au fond des eaux, ou encore s’écoulant, lascive, dans les taches multicolores et ovales, dans les ondulations qui serpentent le long de ses canaux. Mais Venise, c’est aussi la duplicité entre, d’un côté une légende historique et poétique, un décor sublime, tant de façades d’églises éblouissantes, et de l’autre la banalité du tourisme de masse, l’invasion de la vacuité, la souillure des vaines projections, le triomphe de la banalité. Une énorme ruche, un essaim vibrionnant d’appareil photos y fait son miel des floraisons de pierre sculptées, des couleurs et des éclats de lumière, et cueille le suc de son exubérance avec les yeux, récolte des SOUVENIRS et transforme en fichiers numériques des impressions, des émotions, des visions glanées partout. Dans les ruelles, sur une place, partout où le regard se porte, il s’arrête sur un élément de décor, un détail pittoresque, un bibelot de verre soufflé, pour la seconde d’après fuir vers le large, glisser sur les rangées de colonnes, plonger dans les percées de ciel. Ce ciel si beau de Venise, ravissant comme un trompe l’œil ! Vertigineuse Venise, tant de possibilités d’oubli de soi pour tant d’individualités différentes…

X

Summum de l’expérience méta touristique, la traversée de la Place Saint Marc en plein après-midi, avec le soleil qui écrase au sol la foule encore un peu plus compacte, comme si la perspective s’était aplatie, repliée sur la première rangée de jambes, de torses, de casquettes, de lunettes, d’appareil photos tendus, de regards émerveillés. La prolifération du décor sur les façades, le faste florissant, le vétuste dégoulinant. Lever les yeux pour retrouver partout des échappées vers l’azur, les perspectives penchées et les fenêtres en ogive, les ouvertures turquoises sur la lagune.

Un bain de foule comme un baptême

S’intriguer de tous ces gens venus de partout, de nulle part, qui vont et viennent, vous entourent et s’écoulent dans les ruelles, sur les quais, sous les ponts arqués. Qui vous renvoient toujours le miroir de votre étrangeté. Une vibration des corps en déplacement, des frôlements et des bousculades. La densité légère et sourde de cette humanité embarquant ici pour un ultime voyage vers les rivages oniriques vous enveloppe, vous colle à la peau. Elle drape le passant d’un manteau de pèlerin postmoderne sitôt arrivé à la gare. Celui-ci est comme l’air marin, délicieux à Venise pendant la belle saison : dehors et dedans, il pénètre par les pores, une osmose entre la peau et l’humidité iodée se produit. Partout la ville vibre de mélange des corps, de leurs origines, de leurs destinées.

Évitements et sensualités du vaporetto

Cette impression d’être canalisé dans le flux humain ne vous lâchera que lors de petites échappées par les ruelles étroites, ou en dérivant vers certains quartiers périphériques. Et encore, les chemins de traverse en zigzag vous font immanquablement déboucher sur un quai grouillant. Une place, un coin d’église vous réoriente dans un trajet hyper emprunté. Embarqué vers un entonnoir, voici au fond le passage du pont du Rialto ! Coincé à nouveau au milieu d’un embouteillage sur pattes, on croise des visages qu’on ne regarde pas, peut-être saisi-t-on par ci par là des expressions différentes, des allures étrangères. Mais tous finissent par se ressembler ! Les ombres défilent au sol, sur les marches d’escalier. Ici, de jour, se produisent à chaque micro seconde des milliers de croisements aériens, terrestres et maritimes, des des évitements souples entre tant d’individus résolus à la galère du tourisme de masse. Et que dire encore des compressions des corps, des visages tournés vers le large, vers la skyline de la Cité des Doges, les courbes des dômes et les flèches des campaniles… C’est le prix à payer pour rêver tout éveillé dans la Sérénissime.

Régulièrement, on embarque, on suit un mouvement et dans cet ébranlement humain, voilà, on se retrouve tout naturellement EN GROUPE, noyé, digéré… Alors on avance sans réfléchir, accompagnant, portant, se saoulant de ce mouvement en progression molle, qui s’épanche et se répand tout azimut, qui s’élargit en spirales d’hommes et de femmes. Tous ébahis devant tant de beauté, ils sont redevenus des enfants, et planent les yeux grands ouverts. Certains se ressaisissent. Et à tout moment, tout angle, surgissent des sortes d’animaux pressés – un nouvel alliage humain-bagage à longue traine – qui produisent un petit bruit de roulettes sur la pierre, jouent un rythme saccadé sur les jointures des pavés. Ce sont les allées et venues ininterrompues des voyageurs en partance ou à l’arrivée. Et voilà, ça y est maintenant, vous êtes devenu un fétu de paille, un être indifférencié qui marche, un grain de sable soufflé par le vent, un masque vide rattaché au cordon de son appareil photo, marchant comme un somnambule ! Tandis que se bousculent dans votre esprit tant de souvenirs, des rémanences de rêves, des infiltrations visuelles, d’autres images prises par d’autres personnes, vues des centaines de fois. Vous êtes connectés avec la grande base de données des cartes postales mondiales, n’essayez pas d’y échapper c’est trop tard ! La signification de cette ville captivante, suspendue comme en apesanteur sur la lagune, est à la fois accrochée très haut dans l’Olympe des agences de voyage et enfoncée très profondément dans les méandres de notre symbolique et de notre représentation mentale. Venise semble même nécessaire à notre équilibre psychique, condamnée à être reproduite à l’infini, divisée en milliards de milliards de pixels lumineux et colorés.     Cette petite zone géographique est devenue avec le temps un kaléidoscope gigantesque, comme s’il fallait garder le maximum de traces de sa splendeur avant sa disparition annoncée, son lent enfoncement dans les vases de la lagune. La voilà démultipliée pour l’éternité, avec tous ses habitants et ses 20 millions de visiteurs annuels. Tous se fondent en une seule seconde, un seul éclat, une seule silhouette mystérieuse, furtive. Dans le même temps, les gracieux palazzi se démultiplient, les hordes de touristes se reproduisent et s’étendent dans le cosmos. Des galaxies entières prisonnières d’une seule ville.               Des reflets de reflets de reflets…

X

On aime, en général, traiter du passé de Venise, ville de mémoire par excellence qui a stimulé l’imagination des pères de la sensibilité moderne, tel Marcel Proust et John Ruskin auxquels on doit une nouvelle conception de la ville. Dans  » Les pierres de Venise  » Ruskin illustre sa conception de l’art et de la beauté, dont la virtuosité technique est l’expression la plus directe de la foi populaire. Dans la  » Recherche « , l’art est la métaphore de la rédemption, du salut : le souvenir de son voyage à Venise permet à Proust d’échapper à l’angoisse de la mort. A Venise, Proust plonge dans le labyrinthe de la mémoire et des correspondances à la recherche du sens de la vie et des choses

Walk inside Venise, Venise littéraire

X

V

Venise et l’impatient désir d’éternité

Venise est un point de croisement interstellaire, elle reste la porte de l’Orient mythique, une grande escarboucle, un brassage des peuples, des religions et des richesses, un passage perpétuel sur l’eau, entre les façades baroques, un glissement sur les dalles des palais, dans les rues, une inscription dans la grande mémoire collective. Une sorte de New-York, sans la Statue de la Liberté et les valeurs qu’elle brandit, une cité glorieuse au développement interrompu par la géographie et l’histoire et qui n’a pas dépassé l’échelle médiévale. De centre névralgique commercial des XIVéme et XVéme siècles, puis encore centre artistique jusqu’au XVIIéme siècle, Venise vit et s’ancre désormais dans la modernité à travers le flot de ses touristes. Sacralisée, envahie, elle est devenue un exutoire, l’icône occidentale de l’évasion chic, la capitale universelle de la féérie. Elle incarne le rêve, l’attrait vers la sublimation. Dans sa tension esthétique comme dans sa beauté figée, elle est un antidote à l’angoisse du néant. Et finalement, elle n’est que la matérialisation de besoins très humains, non ?

X

A propos lapartmanquante

Part-iciper, part-ager, part-faire, part-ir, partout et par ici !
Cet article, publié dans Déambulations poétiques, Promenades dans le réel, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s