Le moment parfait

On découvre parfois, à l’occasion d’une promenade en pleine nature, un endroit incroyable, un environnement qui vous saisit, qui vous prend pour vous placer exactement au beau milieu d’un tout. Comme dans une scène déjà vécue en songe ou peut-être une phase contemplative ressurgie d’une autre vie… La surprise s’impose ici, jubilatoire, et cet état vous projette tout à fait hors de vous-même, en même temps qu’il vous recentre sur ce que vous avez de plus intime, de plus profond, de plus essentiel. Et malgré vous, attiré, envouté, vous devenez un acteur, une part constitutive de l’ensemble. Comme si vous vous fondiez dans ce décor, installé justement là pour provoquer la magie de l’instant. Bien sûr, cet état, il faut savoir s’y préparer sans trop l’attendre cependant, et c’est là toute la délicatesse de ce cheminement physique et spirituel !

Lorsque tous les éléments se conjuguent – l’espace, le temps, le mental – pour ne former qu’un, on est alors dans ce qu’on appelle le moment parfait. Il a cela de magique qu’il s’adresse aussi bien à l’individuel en particulier qu’au collectif. Le moment parfait est rare et précieux, mais il sait se partager et se démultiplier, il est LE partage.

Nous avons trouvé un de ces lieux sur-réels, baigné par une lumière qui anime les objets et les êtres de l’intérieur. Un calme olympien, une énergie vitale y circulent de partout. C’est quelque part dans la forêt de Rambouillet, ou alors est-ce ailleurs dans le Gard ? Il y a toujours une source, un petit étang qui, parfois comme certains miroirs, réfléchit beaucoup. C’est la mare Vilpart, un endroit de nulle part, celui qu’on a traversé en rêve au moins une fois. Le plan d’eau semble s’auto-générer, on l’imagine certainement situé au point de résurgence d’un courant tellurique puissant ! Fond de scène immémoriale, rémanence d’anciennes cérémonies druidiques, il s’y noue dans un instant éternellement suspendu un drame étrange : celui de l’évanescence de nos existences terrestres. Là, on peut se laisser captiver par une mélancolie rare, de celles qui n’abîment pas n’enlèvent rien, une simple évidence. Dans une coulée vif argent, l’inversion des arbres alentour entraine le promeneur vers une fascination, une immobilité qui vide et revitalise à la fois. La surface de mercure, sombre et brillante, dense et molle, y fait une grande trouée dans le monde des apparences. Elle ouvre au sol une abîme sans densité, un paysage flottant. L’eau nous offre une plongée dans les cieux d’en bas. Ainsi le bleu du ciel s’y reflète, turquoise, outremer, plus intense qu’au dessus de nos têtes. Il ondoie, et les nuages y glissent, enserrés par une végétation allant du vert émeraude, presque acide, jusqu’au vert bronze des futaies aux ombres froides. Le camaïeu d’ocres composé par les feuilles pourrissantes sur le rivage, vous ramène sur terre, obligeant à la prise en compte de la vanité de chaque chose.

Inversion, état d’hyper conscience et ivresse légère

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Ailleurs encore, c’est la transparence de l’eau qui, impermanente, séduit, et les éclats de soleil sont un leurre aimable aussi. Le regard, gourmand, suit avec vertige les mouvances des reflets dans les cercles ondulants. La décomposition de l’image du réel se fait-elle sous l’eau ou sur l’air ? Diffraction, pixellisation du feuillage, l’œil se prend lui-même au jeu de son propre fonctionnement. Ce petit décalage optique nous rappelle que la réalité ici-bas n’est qu’une sublime et cruelle illusion – et invite à la méditation…

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JARDIN

A Juan Gil-Albert

Nuages à la dérive, continents

somnambules, pays sans substance

ni poids, géographies dessinées

par le soleil, effacées par le vent.

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Quatre murs de terre. Bougainvilliers :

dans leurs flammes pacifiques mes yeux

se baignent. Passe l’air entre des murmures

de feuillages et d’herbes à genoux.

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L’héliotrope aux pas violets

Croise enveloppé de son parfum. Il y a un prophète :

Le frêne – et un méditant : le pin.

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Le jardin est petit, le ciel immense.

Verdeur qui survit dans mes débris :

Dans mes yeux tu te vois et touches,

Tu te connais en moi et en moi tu penses,

En moi tu dures et en moi tu disparais.

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Octavio Paz, Première instance, traduit de l’espagnol par Frédéric Magne

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JARDÍN

Nubes a la deriva, continentes
sonámbulos, países sin substancia
ni peso, geografías dibujadas
por el sol y borradas por el viento.

Cuatro muros de adobe. Buganvillas:
en sus llamas pacíficas mis ojos
se bañan. Pasa el viento entre alabanzas
de follajes y yerbas de rodillas.
El heliotropo con morados pasos
cruza envuelto en su aroma. Hay un profeta:
el fresno -y un meditabundo: el pino.
El jardín es pequeño, el cielo inmenso. 

Verdor sobreviviente en mis escombros:
en mis ojos te miras y te tocas,
te conoces en mí y en mí te piensas,
en mí duras y en mí te desvaneces

Octavio Paz

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