Colonel Astral, quelles nouvelles des étoiles ?

Si vous passez tantôt en Suisse par Lausanne, je vous conseille d’aller faire un tour à la Collection de l’Art Brut. Déjà pour découvrir ou revoir cette fabuleuse récolte effectuée tout au long de sa vie par Jean Dubuffet, hors des sentiers battus du modernisme, loin du champ artistique traditionnel du milieu du XXéme siècle. A peine après avoir décidé de consacrer sa vie à la création artistique, il crée en 1948 la Fondation de La Compagnie de l’Art Brut à Paris. Cette approche quasi anarchiste de l’acte artistique remet en cause le rôle des institutions culturelles classiques ainsi que leurs objectifs pédagogiques, la validité et la pertinence de leurs valeurs, la construction et de la transmission d’une norme rassurante pour une société bourgeoise.

Jean Dubuffet interroge sur les intentions réelles de la production artistique mais aussi sur la part de la maîtrise technique dans une œuvre, ridiculise la célébration de l’artiste sur son piédestal, en tant que figure sociale consacrée. Le peintre-sculpteur va dessiller les yeux de la société conventionnelle de l’époque, et il invite encore aujourd’hui, post-mortem, les visiteurs à ouvrir un regard neuf, humble et « enfantin », sans préjugé et le cœur ouvert, sur les œuvres de personnes désocialisées (comme Gaston Chaissac qu’il aide à faire reconnaître) ou dites « folles » comme Aloïse. Il part à l’aventure – dans un contexte historique de retour à l’ordre moral – dans les friches et les chemins de traverse. Avec les thématiques de ses œuvres et l’évolution de son art, mais aussi avec cette démarche culturelle unique, Jean Dubuffet montre qu’il accorde une importance centrale à des motivations humaines secrètes et confuses, de celles qui généralement restent dans l’ombre car ne s’accordant pas à la logique moderne de production et de création de valeur monnayable. Ainsi tout jeune, et comme Henri Michaux, il s’intéresse de très près aux processus médiumniques.

Nannetti « colonel astral », une des 4 photographies panoramiques de 2005 (100 x 300 cm) de Mario Del Curto, exposées devant le musée.

Qu’est-ce que l’Art Brut ?

« Les œuvres d’Art Brut sont réalisées par des créateurs autodidactes. Marginaux retranchés dans une position d’esprit rebelle ou imperméables aux normes et valeurs collectives, les auteurs d’Art Brut comptent des pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, des détenus, des originaux, des solitaires et des réprouvés. Ils créent dans la solitude, le secret et le silence, sans se préoccuper ni de la critique du public ni du regard d’autrui. Sans besoin de reconnaissance ni d’approbation, ils conçoivent un univers à leur propre usage, comme une sorte de théâtre privé, souvent énigmatique. Leurs travaux, réalisés à l’aide de moyens et de matériaux généralement inédits, sont indemnes d’influences issues de la tradition artistique et mettent en application des modes de figuration singuliers. La notion d’Art Brut repose ainsi sur des caractéristiques sociales et des particularités esthétiques.

On doit au peintre français Jean Dubuffet (1901-1985) l’invention et la définition du terme « Art Brut », l’étude des collections qu’il désigne, ainsi que la collection d’origine »

La collection s’est progressivement enrichie et a poussé vers la célébrité des artistes tels qu’Adolf Wölfli, Joseph-Fleury Crépin, Aloïse, Laure, Henri Darger, Miguel Hernandez, Pascal-Désir Maisonneuve et Henri Salingardes. La force de leurs œuvres ainsi que leurs résonances psychanalytiques, leurs capacités libératoires voire thérapeutiques ont captivé de nombreux artistes et hommes de science : André Breton, Francis Ponge, Juan Miro, Jean Cocteau, Tristan Tsara, Claude Lévi-Strauss…

Après avoir un temps voyagé à New York, elle est revenue à Paris puis a trouvé sa place définitive en Suisse, lorsque Jean Dubuffet a légué sa collection à la ville de Lausanne en 1971. Le musée compte aujourd’hui plus de 63 000 œuvres de 950 auteurs.

Jusqu’au 30 octobre, la Collection de l’Art Brut présente la première grande rétrospective consacrée à l’italien Fernando Oreste Nannetti, l’auteur d’une œuvre magistrale, située à Volterra en Toscane (Italie) et qui est aujourd’hui presque totalement détruite. La Collection de l’Art Brut la fait revivre à travers une exposition, la première en Suisse, réunissant divers média (photographies, film, lectures, fac-similés), et un catalogue de référence. On peut y voir de nombreuses photographies grands formats moulages à l’échelle 1 des parties gravées du mur extérieur de l’institut psychiatrique, maintenant déserté et laissé à l’abandon depuis de nombreuses années, et dont les enduits à la chaux tombent par pans entiers. 23 photographies inédites de 1979 (70 x 100 cm) présentent les écrits in extenso de Nannetti. Elles ont été prises par Pier Nello Manoni, avant que ne s’accélère la dégradation progressive, et aujourd’hui presque totale, de l’oeuvre originale.

Fernando Oreste Nannetti a gravé des inscriptions 9 années durant, de 1959 à 1961, puis de 1968 à 1973, sur les façades de l’institution psychiatrique où il était enfermé. Sa création, un livre de pierre de 70 mètres, donne à lire une poésie extravagante, utopiste et libre, ponctuée de dessins :

Comme ● un ● Papillon ● Libre ● je suis ● Tout ● le ● Monde ● est à moi et ● tous ● je fais ● Rêver Lumière ● et ● Son ● ont ● la ● même ● Interférence ● et longueur de course ● Canons ● Electriques ● Fusées ● Terrestres ● Calibres ● 12000 ● Kilomètres ● 120 Ital ● C 8 […] 220 ● Km ● 22000 ● 320 ● Km ● 32000 Km 40000 ● Calibre ● 432 ● Calibbre ● Sous-marin Industries ● Electromécaniques ● Kilomètres ● 50432 ●

Fernando Oreste Nannetti

Voici un large extrait du dossier de presse, que je trouve très clair et bien imagé et que j’ai donc repris tel quel :

Fernando Oreste Nannetti est l’auteur d’une œuvre scripturale gravée sur les façades de l’hôpital psychiatrique de Volterra, en Italie, où il est interné. Très solitaire, Nannetti ne parle à personne. Mais il se dit en relation avec des ondes électriques et magnétiques, et rapporte au fil des jours les nouvelles qu’il reçoit par télépathie. Ses textes, dont la graphie rappelle l’écriture étrusque, révèlent un monde stupéfiant, entre rêve et réalité, science et imaginaire. Fruit d’un travail s’étendant sur neuf ans, de 1959 à 1961, puis de 1968 à 1973, cette création monumentale mesure 70 mètres de long et se déploie sur plusieurs murs de la cour intérieure de l’établissement.

Lors de la promenade quotidienne autorisée aux patients, Nannetti grave des écrits dans la pierre, à l’aide de la pointe métallique de la boucle de son gilet, pièce de l’uniforme que revêt chaque patient. L’auteur commence toujours par tracer un grand rectangle sur les façades, comme une page vide de son livre de pierre, avant d’y inscrire des énoncés biographiques, des inscriptions faisant allusion à la guerre et des évocations de lieux et de personnages imaginaires.

Fernando Oreste Nannetti (circa 1956). Photographe non identifié.

Diariste extravagant et écrivain utopiste, Nannetti fait s’affoler les mots. Il les juxtapose sans ponctuation, les énumère et crée des allitérations.     Il les ordonne en toute liberté, gravant parfois un signe entre certains d’entre eux. Il construit des phrases énigmatiques et poétiques, à la limite de la lisibilité, qu’il enrichit de dessins figuratifs et de formes géométriques. Le créateur rédige également de nombreuses cartes postales qu’il adresse à des connaissances de Rome, sa ville natale, mais elles n‘arrivent jamais à destination. Dans ces textes, qu’il signe souvent de ses initiales, suivies d’un numéro,    « N.O.F. 4 », Nannetti se considère comme « ingénieur astronautique minier du système mental » et se nomme « colonel astral ».

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le Verre les Tôles les Métaux le Bois les os de l’être humain l’animal et l’oeil et l’esprit se contrôlent ● à travers le réflexif faisceau ● magnétique catotique ● ce sont ● des matières vivantes impriment ● les images ● et ● se ● brisent […] à une température ● et ● se transforment et ● meurs ● même ● deux ● fois je suis Matérialiste et ● Spiritualiste ● j’aime ● mon ● être matériel ● comme tel ● parce que ● je suis ● grand ● et ● aimabble ● de ● mon ● Esprit ● Âme Contrôlée par Téléquant ● et dehors ● Téléstation ● en ● liaison ● directe ● télépathique ● les années ● 1955 ● 1956 ● 1957 ● 1958 ● 1959 Verre portifère chaussure Ski Boucle

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Ne manquez surtout pas le documentaire dédié à Fernando Oreste Nannetti, I graffiti della mente. N.O.F.4 Moro Secco Spinaceo, réalisé par Pier Nello Manoni et Erika Manoni, beau et très émouvant ! Il a été projeté et primé dans de nombreux festivals et est diffusé en final de l’exposition. La poésie et la délicatesse du propos sait atténuer la cruauté de cet environnement psychiatrique archaïque hérité du XIXème siècle, et heureusement abandonné depuis plusieurs décennies… Mais à l’heure où en Europe tout ce qui sort du carcan réactionnaire est considéré comme dangereux pour la société, il est salutaire de pouvoir s’immerger dans l’univers de ce doux rêveur sidéral.

Bon voyage cosmique !

F.H.

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