Front artistique à Oaxaca

« El mundo feliz », Lapiztola

De 2006…

À Oaxaca, il y a eu un avant et un après 2006. Autant d’un point de vue politique et social, qu’artistique. En Europe on n’a pas reçu beaucoup d’échos de ces événements, non sans rapports avec ceux du Chiapas puisqu’il s’agissait principalement d’une contestation populaire au sujet de la gestion de la région par le gouvernement fédéral et d’une exigence d’une autonomie plus grande. Des grèves se sont déclenchées, initialement du fait d’un manque cruel de moyens dans l’éducation, puis des contestations de grande ampleur ont eu lieu en pleine ville avec une réponse  brutale des forces de l’ordre, déclenchant alors de violents troubles sociaux :

« En juin 2006, la répression du conflit provoqué par les enseignants de la section 22 du syndicat SNTE a donné naissance à l’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca (APPO), réunissant plus de 300 organisations sociales, politiques, urbaines et rurales. Les organisations indigènes marquent, comme au Chiapas voisin, ce mouvement par leur pratique de la démocratie directe et leur méfiance devant les partis politiques. »

Pour lire la suite ici sur Wikipedia

Le Mexique baignait encore alors dans une image d’Épinal, naïve, colorée, neutre et touristique, conçue surtout pour les étrangers. La création artistique de Oaxaca connue depuis longtemps comme un important foyer culturel mexicain elle aussi ronronnait. Mais la réalité sociale était loin d’être aussi parfaite et léchée, on sait par exemple combien la corruption et le narcotrafic gangrène ce pays. Certes depuis longtemps, de nombreux artistes mexicains ont évité cette ornière publicitaire, une forme de participation à la propagande officielle. Mais au niveau des arts graphiques, on était de plus en plus dans une logique mercantile et la relève semblait inexistante. A Oaxaca, les événements de 2006 furent comme un déclic, un point de fusion, une explosion artistique. Des collectifs se sont créés dans l’activisme politique et dans l’urgence de la situation, des talents se sont développés, affirmés… Les slogans et les images sont devenus plus incisifs, nécessaires, réellement représentatifs de la réalité et des attentes de la polpulation. Ainsi sont nés les collectifs Colectivo Zapata « La Asamblea de Artistas Revolucionarios de Oaxaca » / Galeria AsaroLapiztola, et la galerie-laboratoire Artejaguar.

Roberto y Rosario, Lapiztola

J’ai rencontré premièrement le collectif Lapiztola, composé du Couple Rosario & Roberto. Anciens élèves de l’école d’art mesoamericana de Oaxaca, ils sont sortis fraîchement diplômés, un année avant les émeutes. Comme dans beaucoup de familles mexicaines, ils ont un proche travaillant dans l’éducation publique nationale : leurs parents sont enseignants. Concernés par les revendications du principal syndicat SNTE, ils participent à la lutte à leur manière, en dessinant des banderoles, en réveillant les rues de Oaxaca avec leurs pochoirs. Bien que protégé comme patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco, le centre-ville historique de Oaxaca a été le théâtre de violences sociales comme d’un déferlement de slogans et d’images. 2006 fut aussi un renouvellement artistique, un moment d’expression libre et intense pour tous les crews qui ont soutenu le mouvement. Les artistes se rendent compte très vite de l’impact que peuvent avoir sur les esprits des images, des messages, reproduits  à satiété sur les murs de la ville. Oaxaca devient pour eux un terrain de jeux visuels et de revendications sociales ouvert. Banderoles, affiches sérigraphiées ou xylographiées, T-shirt imprimé, vendu pour propager le message et financer le mouvement.

Christine Frérot, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHEES, Paris) a écrit Resistencia visual , un livre illustré, très bien documenté sur cette période de rébellion forte aussi d’un point de vue iconographique, avec en prime une une préface d’Édouard Glissant. Ses informations m’ont été précieuses pour cet article.

Si c’est en général Mexico qui s’enflamme, aujourd’hui la province, avec Oaxaca, s’inscrit dans un formidable processus de décentralisation de l’art et offre depuis 2006 une nouvelle vision et une autre version de cette tradition d’opposition. Le mouvement actuel qui regroupe les artistes sous le nom de « Resistencia Visual » rompt aussi avec une esthétique stéréotypée, largement diffusée par Oaxaca et le Mexique depuis une vingtaine d’années pour répondre à une demande du marché. Il ouvre des perspectives iconographiques et conceptuelles à un art libéré des figures idéologiques internationales et est à l’origine d’une rhétorique dont l’ancrage et les liens font référence aux images de l’actualité et à l’histoire culturelle et politique régionale. Mais nous saurons avec le temps si ce mouvement ouvre durablement une relation nouvelle entre la création artistique, la société civile et le pouvoir politique. »

Christine Frérot, Resistencia Visual. Oaxaca 2006. Ed. Talmart

Yescka, « El silencio mata » (Le silence tue)

Qu’en reste-il 6 ans plus tard, après ce conflit social intense qui a duré 6 mois, réprimé dans la force et étouffé ? Les rues de Oaxaca sont redevenues calmes, les touristes affluent à nouveau et la région retrouve un taux de remplissage des hôtels équivalent à 2005. Beaucoup d’expatriés gringos ou européens s’y sont réinstallés. Les émeutes semblent oubliées aujourd’hui, mais les murs parlent encore. Même si la plus grande partie des grafitis, murales et esténcil (pochoirs) révolutionnaires ont été effacés, on peut voir certaines fresques qui ne vont pas dans le sens du poil. Et les collectifs d’artistes existent toujours et sont actifs. Ainsi ces murales sur la façade de l’institut linguistique dont vous pourrez voir la totalité dans le diaporama et dont est issue la première photographie ci-dessus. C’est un projet officiel initié par le service culturel du gouvernement régional datant de 2011, qui a tout de même obligé les artistes a temporiser leurs messages, une forme de récupération qui ne laisse pas au collectif Lapiztola le meilleur souvenir semble-t-il. Mais les œuvres restent fortes, et on retrouve dans ce projet collectif beaucoup de signatures ayant participé aux événements de 2006.

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…à 2012

Aujourd’hui, Lapiztola désire surtout consacrer son temps et son énergie à des opérations artistiques et continuer son effort de prise de conscience publique. Par exemple « El mundo feliz » dénonce la condition d’enfants obligés de gagner quelques pesos au milieu de la rue dans l’indifférence des voitures anonymes. Pour cependant vivre de leur créations, ils continuent à fabriquer et vendre, comme à leurs débuts, des playeras (T-shirt) illustrés de leurs pochoirs, qu’on peut trouver à la boutique BlackBox. Ils s’investissent aussi dans Mamas Mujeres de Maïz, une organisation mexicaine féminine qui désire protéger les espèces de maïs natives des semences transgéniques que fabrique Monsanto ou autres marque d’OGM.

Lapiztola, dénonciation de la culture OGM

De son côté, l’Espacio Zapata s’est inventée pendant les émeutes avec un regroupement d’artistes, certains plus mûrs ayant déjà pratiqué leur art depuis quelques années. Ils sont restés soudés après la fin du mouvement,canalisant cette énergie politique en création artistique. Le collectif a réussi à trouver un local dans le centre historique, non loin de Santo Domingo, et vivent de la vente de gravures originales et de dérivés commerciaux.

Espacio Zapata, ASARO, Oaxaca

Elle abrite la galerie Asaro, avec de nombreuses xylographies et sérigraphies, magnifiques, beaucoup de grands formats, qui font un peu penser à la production de la Secession viennoise de la fin du XIXème siècle, dans le courant Art&craft. Des images fortes et parfois ludiques, un travail très soigné, inventif. On y trouve également des playeras sérigraphiées, avec une Frida Kahlo ou un Zapata en punk… En face, Yescka qui fait partie du collectif Asaro, tient un autre atelier de sérigraphie. De très belles gravures y sont aussi présentées.

Plus centrale, la galerie Arte Jaguar, propose un joli pannel d’Art Street oaxacaño. Elle est tenue par SMEK, ayant une solide réputation dans le milieu, et son frère SEV. Au moment de ma visite étaient exposités des mangas mexicains. C’est un point stratégique pour l’achat de bombes aérosol, et donc un lieu d’échange entre les différents crews de la ville. On y trouve une bonne documentation sur le Street Art international.

T-Shirts en vente dans l’Espacio Zapata

J’ai mis les liens sur chacun des artistes pour explorer le sujet et mieux se rendre compte de la qualité de leur production. Le temps des grands changements ne semble pas si loin quand on constate le dynamisme de cette forme artistique, qui reçut le soutient des habitants de Oaxaca, très fiers de ses artistes et de sa réputation de grande ville culturelle au Mexique. Lapartmanquante a juste abordé le sujet, au lecteur de poursuivre sa recherche !

F.H.

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