Oaxaca 2006 : ASARO et la mémoire révolutionnaire gravée

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La resistencia de la memoria / Résistance de la mémoire

Le collectif ASARO fait un arrêt sur images dans son espace Zapata à Oaxaca, après six années de création graphique riche et ininterrompue, comme de militantisme participatif. À la fois atelier de gravure, de reproduction (xylographie et sérigraphie) et lieu d’exposition, cet espace qui a ouvert en 2008 est situé rue Porfirio Díaz, non loin de l’emblématique cathédrale Santo Domingo. L’aventure a véritablement commencée en 2006/2007 – d’où le décompte variant de cinq à six ans –  lors des soulèvements populaires qui ont embrasé Oaxaca, capitale régionale et culturelle de l’état du même nom. De nombreux artistes et étudiants d’écoles d’Art se sont alors investis dans les revendications sociales en participant de leur mieux aux manifestations, c’est à dire visuellement et sémantiquement, avec la création de banderoles, slogans et icônes révolutionnaires, l’animation des murs (gravures et pochoirs), la fabrication et vente de  T-Shirts pour alimenter la caisse commune. Plusieurs mouvances et sensibilités artistiques ont alors vu le jour, dont le collectif ASARO, constitué au départ d’une poignée d’étudiants des Beaux Arts (lire Front artistique à Oaxaca).

Aujourd’hui il réuni une dizaine d’artistes. Pour eux, comme pour toute la société civile, les choses ont changé depuis 2006, et les luttes se sont déplacées sur d’autres terrains. Le collectif investi beaucoup moins d’énergie dans la rue, plus dans les galeries d’art, la mode du Street Art favorisant cette « gentrification ». Leurs activités ne se situent plus de fait dans le feu de l’action politique mais leurs thématiques restent fidèles à leurs origines ; elles sont toujours universelles et d’actualité : sociales, politiques, écologiques, écologiques. Le graphisme reste fort, au risque peut-être de verser dans l’esthétisme publicitaire.

Dans l’actuelle exposition, on retrouve cependant les thèmes révolutionnaires, des images de foule manifestant, des caricatures de l’ancien gouverneur ultra-libéral Ulises Ruiz – alors prompt à l’envoi des forces de l’ordre dans la ville et rétif à tout dialogue. Le gouvernement actuel, malgré une approche plus conciliante du paysage artistique et des différents collectifs issus de 2006, n’a pas réussi à convaincre le milieu de sa bonne foi…

La resistencia de la memoria nous permet de passer de l’endroit à l’envers du décor, puisque les plaques originales en bois, inversées, recouvrent une bonne partie des murs de la galerie. Certaines ne mesurent que quelques dizaines de centimètres de largeur, d’autres plus de deux mètres, une prouesse technique ! Cette transparence sur le procédé de la xylogravure est d’un grand intérêt et donne de la profondeur à l’exposition, en plus de la « caution historique » ; on ne retrouve malheureusement pas en miroir les gravures originales (restées dans la rue et disparues ?) mais l’ensemble présenté dans les cartons à dessin est aussi de premier ordre. Les prix sont très abordables – 400 pesos pour un grand format, soit 25€. le visiteur peut aussi soutenir l’activité d’ASARO en craquant pour un T-Shirt sérigraphié, éditions, cartes, porte-clefs… L’exposition continue dans la petite cour intérieure et sur les murs, dans les recoins, où sont peints et bombées des fresques in situ. Pour replacer la rétrospective dans son contexte, voici le manifeste, sans compromis :

ASARO souffle ses 6 bougies

« À six ans de la création de l’Assemblée d’Artistes Révolutionnaires de Oaxaca, les conditions du peuple oaxaqueño a peu changé ; les problèmes de répression, de corruption, de dévoiements des recours juridiques et de l’impunité suivent leurs cours. Cependant, nous n’oublions pas, nous ne réduisons pas le pourquoi de l’art à un simple ornement, nous n’agissons pas comme si les choses qui nous indignent étaient choses du passé. ASARO a compté depuis sa naissance sur l’aliment le plus précieux : l’amour du peuple. Quand le peuple a pris la ville, quand les prohibitions de la loi ont été surpassées par la loi du peuple, le monde a recouvré son sens. Les musées ne manquaient pas pour se retrouver parce que l’art était de tous côtés, parce que, si l’art est créativité, n’y a pas de moment plus créateur que celui de défi l’ordre établi. Défier la réalité perverse d’un monde qui converti tout en marchandise, ceci a toujours été le sens des grandes révoltes et des grands artistes de l’histoire récente et moins récente qui assurément ont toujours été des gens du commun, des gens simples, et non les divas du moment.

L’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca a débordé les organisations, représentantes, l’État et la réalité même par un jaillissement de dignité qui clairement fut l’histoire du peuple oaxaqueño. De ce moment nous avons surgi comme l’aile esthétique de la révolte, non selon une forme préméditée, mais comme le résultat lui-même de ces conditions d’exception.

ASARO est un processus ouvert, une recherche constante, ce sont des erreurs et des réussites, c’est une folie et une insistance, c’est une créativité depuis la mémoire de l’opprimé parce que, ne pas se rappeler des opprimés, c’est s’oublier soi-même et il n’y a pas de créativité possible depuis l’oubli.

Aujourd’hui nous exhibons nos entrailles de manière publique, comme une fleur exhibe son intérieur en attendant la fécondation. Nous invitons tout le monde à notre dissection à vif pour recevoir des critiques, pour nous réinventer, pour célébrer avec joie que la réalité nous fait mal et que pour cela nous sommes vivants. Le monde cesse seulement de faire mal, aux morts, à ces morts vivants qui se trouvent aux sommets du pouvoir.

Nous insistons sur la révolution et commençons par nous mêmes. »

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Source : http://asar-oaxaca.blogspot.fr/

Florent Hugoniot

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