Militant(s) du samedi

Petit récit d’une infiltration chez les Indignés de Paris

Pour ce premier samedi du printemps 2012 il fait un temps radieux. Après un petit expresso qui clôture mon déjeuner, je me dis qu’il faut vraiment, cette fois, que je profite d’être à Paris pour faire quelque chose de sympa. Il me faut une sortie qui ne soit ni trop consumériste, ni trop à l’intérieur mais à la fois culturelle et revigorante. Alors je dégaine mon smartphone, je browse le web, je clique sur Paris sortir, je downloade de façon illégale et éhontée l’application Lonely Planet Paris, et finalement je tweete, sans savoir très bien pourquoi d’ailleurs, et tombe sur un message de Démocratie réelle : « Dress code « banquier » si vous le pouvez… Vêtements de couleurs… sinon…Venez bronzer en réveillant Paris 😉 » Suivi du lien http://fb.me/TS5yLsUZ.

Ma curiosité ne connaissant de limite que celle de ma bande passante disponible je vais voir ce lien qui s’avère être une vidéo : « Rendez-vous aux halles, place carré à 16h pour une opération WUAT@FREEZ ».

Voilà, enfin, l’occasion de militer et d’agir, de rencontrer des gens et de bousculer les esprits ! J’adhère au contenu des messages des pancartes (à imprimer), je suis en manque d’action depuis ce dimanche 18 mars où nous avons repris la Bastille avec mon fils de 7 ans et 120 000 personnes. C’est décidé ! Je retweete , je reply, j’embarque mon appareil photo et mon journal FAKIR, un super papier d’Amiens, dans lequel je glisse une pancarte préalablement fabriquée où j’ai inscrit : « Résignation piège à cons » en rouge (qui malheureusement a très vite viré au rose, c’était de la peinture à l’eau pour enfants) et puis j’y vais. En route vers l’insurrection, je traverse le Ponts des Arts, je me ballade sur les quais en écoutant Pink Floyd, l’album pulse. Une traversée difficile des Halles, car me voilà tenté par des pantalons rouges pas chers, des T-shirts colorés bon marché, mais je résiste, mon compte en banque et ma bonne conscience me protègent de tout achat d’impulsion.

À 16 h je suis en place, en train de bronzer, prêt à dégainer mon appareil photo lorsque le grand chambardement sera déclenché. J’observe tous les passants en cherchant qui pourrait être un de mes complices encore méconnu, le tout en consultant avidement mon tweeter pour voir si quelque chose, au moins de virtuel, va se passer…

Vers 16h 20 je me dis que j’ai dû rater quelque chose, je jette ma pancarte rose bonbon à la poubelle, je fouille sur le site de Démocratie réelle, et je tombe sur le numéro de téléphone de Jean-Rémi, qui me dit qu’il est à un déjeuner mais que les autres, qui se connaissent déjà, sont rassemblés Place Carrée à l’intérieur du Forum, devant les toilettes, à la sortie du RER. « Pour bronzer c’est raté » me suis-je dit, et je fonce de peur de rater le début de l’action.

À 16 h 35, Place Carrée, au milieu d’un rassemblement « Je vote en 2012 », je tombe sur une chorégraphie de 30 personnes sur de la musique Bollywood, des panneaux où Éliane 16 ans, Julie 20 ans, Malik 22 ans, etc… expliquent pourquoi ils voteront et pourquoi les élections présidentielles sont un fondement de la démocratie. Je doute alors que ce soit vraiment là le groupe d’action que je cherche à retrouver. Je texte à Jean-Rémy : « suis place carré, avec la grosse sono et la coré de 30 personnes on risque d’avoir du mal à les détrôner… ». Réponse : « j’arrive ».

À 17 h je suis un peu saoulé et je commence à me rentrer quand je reçois un coup de fil de Jean-Rémy m’invitant à rejoindre l’équipe rue Montorgueil. Je la retrouve sur les marches. Timidement au début, je prends quelques photos et enfin j’engage la conversation. Jean-Rémy est très sympa, lui il est venu filmer et parler avec les gens, il ne prendra pas de pancarte et ne participera pas de façon active de tout l’après-midi. Je rencontre aussi un type motivé qui me demande de tenir une pancarte du Front de Gauche dans les mains pendant qu’il me filme en tournant autour de moi avec une caméra fish-eye. A coté, je crois entendre Jean-Rémy qui explique à quelqu’un que lui ne votera pas. Sans me sentir  trop en phase avec ses raisonnements et les trouvant assez bancals, je me décide malgré tout à passer à l’action !

J’attrape une pancarte « Votez Pour Vous », en me disant que c’est la plus #FDG #placeaupeuple dans l’esprit. Tout en tenant la pancarte j’en profite pour essayer de faire le portrait des gens qui s’arrêtent pour regarder la manif, ou plutôt la contre manif. Sur les pancartes « Vive les riches » le dispute à « Vive les cons », « Vive la guerre » et autres « Vive la crise ». Je me sens vraiment bien en phase dans l’esprit et dans le ton. Je continue a prendre mes portraits avec mon petit APN, sans pour autant prétendre concurrencer avec les armes de médiation massive (trépied, caméra, appareil-photo-ka-l-air-de-coûter-archi-cher) dont disposent mes nouveaux comparses. Un saxophoniste arrive, ainsi qu’un guitariste. Même en étant en plein milieu avec une pancarte j’ai tout de même l’impression d’être « outside looking in » car j’ai du mal à engager la conversation avec ce groupe de gens où beaucoup se connaissent déjà et qui se sont déplacés à plusieurs.

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Au bout d’une demi heure à peine, j’apprends qu’une pièce politique de rue va être jouée devant la BRED de la rue Montorgueil et que l’on peut ranger les pancartes. Je reste un peu sur ma faim, d’autant que les Capoieristes qui claquaient des coup de pieds à la lune et enchaînent des saltos de fous sur un son massif de batucada nous avaient un peu volé la vedette une bonne partie du temps…

Bref (comme on dit à Canalstreet ), je me suis rendu devant la banque où le tribunal de la dette allait avoir lieu, joué par des membres du collectifs. Le scénario de cette pièce c’est le procès de Mr Cul, banquier, et de Mme Chemise, qui sont mis en accusation par le peuple d’avoir spéculé sur son dos et de lui faire ensuite payer les pots cassés. En tant qu’Auditeur Modeste et Génial , fidèle lecteur du Monde diplo et de FAKIR, je ne peux qu’adhérer.

La pièce est lue par des comédiens amateurs et jouée dans cette rue étroite et passante, qui, à mon sens, ne laisse pas la place pour un attroupement significatif. On rigole bien, je prends pas mal de photos, portraits de passants et aussi de la pièce. Les gens qui regardent la pièce jusqu’au bout, en dehors de « nous » et des centaines de passants, sont environs 3 ou peut-être 4 ; autrement ce sont des gens qui restent rigoler deux minutes et passent leur chemin.

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Il y a surtout Josiane, une sexagénaire un peu allumée qui fait du théâtre « depuis 89, 1989 hein pas 1789 », c’est une grande fan de Mélenchon et elle ne manque pas de le faire savoir. Au moment de l’appel des témoins en plus des comédiens qui vont lire leur textes – sans trop qu’on les entende car il n’est pas facile de porter la voix quand on lit et qu’on est pas comédien – Josiane intervient, fâchée contre les banquiers, les médias et les politiques, mais pleine d’espoir que @mélenchon2012 gagne la campagne ! Elle me fout la pêche moi Josiane, j’ai envie de participer aussi. Je dégaine mon journal FAKIR (un journal que j’aime beaucoup) et lis une lettre un peu décalée par rapport au ton de la pièce mais bon, on est pas là que pour rigoler non plus…

Un jeune homme raconte comment son père a fini par se suicider à force de subir la pression exercée à son boulot par les actionnaires et autres vampires de la plus-value. Après ce moment un peu sérieux, je retourne dans la foule et le tribunal juge coupable Mr Cul et Mme Chemise et les condamne à être envoyés dans un paradis fiscal à vie.

Là on distribue un petit papier à tout le monde avec les paroles de la chanson finale du spectacle sur l’air de « On ira tous au paradis »… Comme dirait le schtroumpf grognon      « moi j’aime pas trop les airs de chansons connues avec des nouvelles paroles » !

Et puis le matin même dans mon journal, j’avais trouvé très juste cette conclusion d’un article de François Ruffin qui en substance disait : « Il serait peut être temps d’arrêter de focaliser sur la crise la finance la dette, et de parler des gens de tous les jours qui
subissent le système. »

Tout ça me semblait finalement un peu bâclé, un peu naïf et pas très fouillé… La pièce finie, j’essaye à nouveau de me rapprocher et d’échanger un peu avec les gens du « mouvement »,  je parle avec Mathias et Marilyn @chrysopée, qui sont deux artistes, lui guitariste, elle comédienne, très sympas. Il me donne une adresse e mail pour rejoindre leur groupe Google d’artiste engagés et motivés et elle me pose un peu des questions sur mon travail et mes motivations. Elle est comédienne, chanteuse et vraiment intéressante. Quant à Jean-Rémy, il fait des photos du premier étage du restaurant d’en face, ça a l’air rigolo. Je lui avait proposé de lui lâcher mon mail pour lui envoyer des photos et pour être tenu au courant des différents évènements organisés et il m’a dit « oui oui », mais quand je suis venu lui serrer la main pour dire au revoir, il a oublié de me le redemander. Une semaine plus tard je n’avais toujours pas de réponse non plus du Google groupe des artistes engagés.

Dans l’ensemble, je me demande comment un mouvement peut se développer si ceux censés le fédérer n’arrivent même pas à garder le contact avec une des rares personnes venue de façon improvisée et spontanée…

J’ai du mal aussi à imaginer que tout cela puisse avoir une portée plus large qu’une bande de pote qui s’amusent à se rebeller…. De façon plus générale, je me demande vraiment comment on fait pour vraiment être militant actif et dépasser tout les problèmes d’ego, de débat futiles et autres chimères.

Sur le chemin du retour je croise à nouveau Josiane, qui me parle de Mitterrand, de Mélenchon, de ses techniques pour distraire les chauffeurs de bus quand elle gruge ou du drapeau rouge énorme qu’elle a ramené chez elle après la manif de la Bastille, bravant les insultes des rupins et des jeunes pop sur sa route : « il m’ont donné le drapeau parce que je voulais faire la bise à Mélenchon mais il était déjà parti. »

Décidément elle me fout bien la pêche cette Josiane !

Radoemon

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