La paix au Mali, un peuple, un but, une foi !

Putsch et mouvements séparatistes

Le 22 mars à Bamako, alors que le Mali était engagé dans une transition démocratique avec une élection présidentielle prévue pour mai 2012, un coup d’état militaire a renversé le président Amadou Toumani Touré (ATT) au pouvoir depuis 1991 et ami du défunt Kadhafi. Les putschistes, emmenés par le Capitaine Amadou Sanogo, avaient pris prétexte des mouvements de rébellion touaregs au nord du pays et du laisser faire du gouvernement d’ATT et de l’armée nationale pour prendre le pouvoir. Mais, arroseurs arrosés, ils se sont très vite retrouvés eux-mêmes entravés dans leur volonté hégémonique par les rebelles touaregs du MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad).

« Azawad » est le nom que ces rebelles ont donné à toute la zone septentrionale du pays, désertique ou semi-désertique, avec une population nomade et semi-nomade d’éleveurs Songhaï et Peuls dont la figure emblématique est le Touareg, parlant le Tamaschek.

Secousses post-Kadhafi

Après l’intervention de l’OTAN – principalement l’armée française aux côtés des forces britanniques et étasuniennes – et la déroute puis la mort de Mouammar Kadhafi, les secousses post-lybiennes n’en finissent pas de se répandre au Sahara et dans le Sahel : la « légion touarègue » (ou légion verte) de ce dernier, constituée de rebelles touaregs partis s’engager en Libye dans les années 1990 suite à la répression malienne, est retournée au Mali via le Niger, avec un stock d’armes considérable, afin d’exister et de peser à nouveau sur le destin de son pays natal.

Les trois visages de la rébellion au Mali

Ce Mouvement autonomiste et laïque, le MNLA est appuyé désormais par des éléments islamistes radicaux : l’AQMI (Al-Qaida Maghreb Islamique, issue des sectes salafistes repoussées d’Algérie et qui opère aussi actuellement en Mauritanie et au Niger) ; et Ansar Dine, commandé par Iyad ag Ghaly, également prônant un islamiste radical mais ayant d’autres intérêts que l’AQMI. La situation est devenue très complexe dans la partie nord du Mali, entièrement sous contrôle des rebelles désormais, puisque les alliances se font et se défont. Le MNLA se bat actuellement dans certaines villes contre les forces islamistes pour un contrôle unilatéral. Ainsi à Tombouctou où le groupe Ansar Dine – qui milite non pas pour la partition du pays mais pour un Mali islamique – tente d’y faire régner la charia après avoir repris la ville au MNLA. Pendant ce temps, environ 200 000 réfugiés se sont pressé aux frontières du pays aller trouver un asile en Mauritanie, au Niger, Burkina Faso et en Algérie principalement. Cette dernière regarde d’un très mauvais œil les revendications d’autonomie de la zone touarègue qui pourrait faire tâche d’huile. Pourtant dans cette partie du Sahara, les « hommes bleus » nomades ont toujours circulé librement depuis la nuit des temps, contrariés progressivement dans les fondements de leur culture par les tracés coloniaux et la constitution des États africains après les indépendances. Certains estiment cet Azawad tout à fait légitime.

Mais de fait, deux semaines après le putsch, le Mali n’existe donc plus dans son intégralité territoriale. Une scission claire existe entre cette nouvelle entité nord de l’Azawad, et le sud, baigné par le fleuve Niger et principalement agricole, planteur de coton, peuplé de Malinkés et de Sénoufos dont le figure emblématique est le Bambara et qui est aussi la langue vernaculaire.

Ce Mali qui fait nous rêver

Grand comme deux fois la France, ce pays est l’héritier d’une histoire ancestrale et admirable : il a vu le développement de la culture mandingue, qui a irrigué jusqu’au Sénégal, puis des royaumes Bambara de Ségou, il est le berceau de la civilisation des Dogons qui ont une philosophie et une vision du monde extrêmement élaborée. Son écrivain phare, Amadou Hampate Bâ est originaire de Bandiagara, ancienne capitale dogon des Toucouleurs. On connait aussi la sculpture harmonieuse et saisissante des Sénoufos. Du fait de toutes ces influences, le Mali est est le terreau d’une des musiques les plus subtiles et les plus respectée du continent africain, avec notamment Lamine Konté, Oumou Sangaré, Toumani & Mamadou Diabaté, Abou Diara, Salif Kéita, Rokia & Lobi Traoré, Habib Koité, Baléké Sissoko, Amadou et Mariam…

C’est aussi un pays se situant parmi les pays les plus pauvres du monde, 173ème sur 177 à l’IDH, l’Indice de Développement Humain. Le Mali a le taux de fécondité le plus élevé d’Afrique – plus de 6 naissances par femme – et compte 15 millions d’habitants dont plus de la moitié a moins de 15 ans.

Déliquescences et vents mauvais

Aujourd’hui l’avenir démocratique du Mali est compromis, peut-être même son avenir tout court s’il finit entièrement livré au trafic d’armes, d’êtres humains et de drogues (les cartels sud-américains y sont très présents avec 15% du trafic mondial de la cocaïne qui y transite) comme c’est déjà le cas dans une bonne partie du nord du pays. Principalement agricole, le Mali possède suffisamment de gisements d’or (il est devenu le troisième producteur d’or an Afrique après l’Afrique du Sud et le Ghana), de minerais de fer, de bauxite, de phosphates et de marbre pour aiguiser les appétits des prospecteurs chinois, étasuniens… Relativement pauvre en uranium, il attire quand même les convoitises d’Areva dans sa politique africaine, ne serait-ce que pour protéger la zone frontalière à l’ouest au Niger, très riche en minerais et où AQMI a enlevé puis tué deux jeunes ressortissants français le 9 janvier 2011. Et il y a toujours aujourd’hui six otages français retenus prisonniers par l’AQMI au Mali…

Tous ces éléments font que la population malienne et les nombreux Maliens vivant en France – faisant tourner l’économie de leur pays par transfert financier massif – retient son souffle. On connait Montreuil comme la « seconde ville malienne au monde après Bamako » (alors qu’en réalité ils seraient environ 6000 selon les dernières estimations).

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Mobilisations à Paris

En tout cas, de nombreux Maliens vivant à Paris et en région parisienne se sont retrouvés spontanément ce dimanche 1er avril 2012 Place de la Bastille, pour dénoncer le coup d’état du général Sanogo et demander des garanties démocratiques aux putschistes (ce qui n’est pas du tout certain). Environ 800, ils étaient motivés et organisés, unis dans l’affirmation d’une seule nation malienne avec ce slogan sur les T-shirts « LA PAIX AU MALI, UN PEUPLE, UN BUT, UNE FOI » et une grande banderole proclamant « CONDAMNATION DU COUP D’ÉTAT & RETOUR DE LA DÉMOCRATIE »,  tandis que les drapeaux maliens aux couleurs rasta vert/jaune/rouge, celles aussi de l’Afrique, fleurissaient un peu partout.

Le Mali pris dans quel tourbillon ?

Mais il y a des raisons d’être inquiet, quand on voit comment l’instabilité se répand dans toute la zone nord-ouest du continent, devenu le terrain d’entrainement et de manœuvres pour une myriade de milices islamistes qui prospèrent, toutes plus ou moins affiliées à Al-Qaida qui fut implanté en plein Sahara, depuis le Pakistan, dans les années 1990. Un poison, favorisé initialement par la CIA dans sa guerre d’influence contre l’ex URSS sur le terrain de l’Afghanistan, qui s’est répandu désormais sur la moitié de la planète. La Cédéao, Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest, organise un « embargo total » et prépare l’envoi de 3000 hommes au Mali pour tenter de maintenir le calme. La France, qui se refuse à intervenir directement, pourrait apporter son « soutien logistique » à la Cédéao. Mais les forces en jeu sont tellement puissantes qu’elles peuvent aussi entrainer progressivement du Sahara et de toute l’Afrique occidentale dans le chaos. Au Tchad et au Niger la France entretient une présence militaire afin d’y préserver ses intérêts économiques, bien plus importants. Les commentateurs anglo-saxons s’inquiètent déjà d’un rapprochement entre des éléments de l’AQMI au Sahara et le mouvement Boko Haram au nord-est du Nigéria, le pays le plus peuplé d’Afrique, dans l’objectif de constituer un méta-État islamique allant du Sahara au golfe de Guinée, de la Mauritanie au Nigeria en passant par le Mali et le Niger…

Alain Juppé, actuel ministre des Affaires étrangères, a appelé tous les ressortissants Français à quitter le Mali ; ça sent le roussi et ça prouve bien que les puissances occidentales ne maitrisent plus rien dans la zone. Lire une analyse intéressante sur le blog RFI de Solo Niaré. Dans leur volonté de reprendre un peu la main, il leur faudrait être subtil et très clairvoyant dans le jeu des alliances à renouer, afin de ne pas jeter de l’huile sur le feu pour laisser un Mali déchiré entre différents mouvements terroristes comme c’est toujours le cas en Irak aujourd’hui, ou complètement anéanti comme en Libye. On a ainsi souvent vu les remèdes avoir un effet pire que le mal originel…

«  On n’est pas orphelin d’avoir perdu père et mère, mais d’avoir perdu l’espoir.« 

Proverbe bambara du Mali

On constate encore ici qu’une stratégie de guerre unilatérale ne fait qu’engendrer d’autres guerre. Quand donc les armes se tairont pour laisser parler la paix ? Sûrement quand il n’y aura plus de marchands d’armes, et c’est malheureusement actuellement toujours les complexes militaro-industriel et énergétique qui mène ce monde, au delà des convictions religieuses et autres « guerres de civilisations », avancées généralement comme prétexte. Si nous avons actuellement tant d’exemples de tentatives de déstabilisations de pauys souverains, pour des intérêts purement économiques et financiers, dans le monde et particulièrement en Afrique, gardons l’espoir qu’un embrasement de toute la région sera évité… Cet autre proverbe malien, avec de l’espoir pour l’avenir :

« Ne te lamente pas de ce qui t’arrive : tu ne connais pas le futur. »

Ici, un article plus récent sur le Mali.

Sculpture dogon

Soutenons le peuple malien dans cette épreuve, en espérant que l’escalade de la violence qui règne au Moyen Orient depuis l’intervention des USA en Irak (et malgré l’espoir démocratique né des printemps arabes il y a un an) ne se propage pas aussi à cette partie du monde. Pourvu que les divinités de la fertilité et de la vie finissent, dans cette actualité brulante, à supplanter celles de la guerre et de la destruction !

FH

Sources : kakadoundiaye et  » le Mali est devenu une poudrière » d’André Bourgeot sur Mediapart – Wikipedia
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7 commentaires pour La paix au Mali, un peuple, un but, une foi !

  1. kakadoundiaye dit :

    Suis bien sur heureux et vous en remercie que mes analyses et informations publiées sur Mediapart soient reprises et diffusées à nouveau.
    J’ajouterai que la décision de la CEDEAO de demander aux putschistes de rendre leur tablier, d’établir un embargo complet et de masser 3000 hommes aux frontières est d’une stupidité totale. .Les soldats paumés qui ont remisé ATT aux oubliettes n’ont guère fait que le pousser car ce dernier ne demandait rien de plus que de quitter le pouvoir..un pouvoir qui n’existait plus comme tel mais qui était l’ombre d’un pouvoir tant dans l’administration où la corruption était maittresse du jeu et où le derrnier rempart régalien, l’armée , venant d’essuyer une défaite, une série de défaites, cuisantes faute d’entrainement, de munitions, d’essence, de compétences etc..sans compter les désertions massives de tous ses engagés et officiers touaregs.
    La cible principal n’est donc pas le Comité putschiste qui semble empêtré de ce pouvoir comme d’un sparadrap ( voir Tintin et Milou) mais bien le différent entre les vainqueurs d’aujourd’hui à Tombouctou c ‘est à dire entre Ansar Dine et le MNLA. derrière lesquel il faut voir l’influence de Iag Ghaly en, précisant que le vieux Ghaly est d’obédience pakistanaise et que celle ci, parmi les salafistes, s ‘oppose à la tendance arabe ( de l’AQMI). AQMI/ANSAR DINE/MLA/ constituent une mouvance militarisée et volontiers opposée, l’une d’origine algérienne et d’influence whahabite – séoudienne- l’autre d’origine pakistanaise et indienne enfin le MNLA laîc.
    On a dit que Juppé – Glaser- avait joué la carte du MNLA – je ne vois comment alors que des éléctions étaient à la veille de se dérouler – mais je pense que c ‘est la seeule carte à jouer car dans le desert il est vain de lancer les 3000 hommes de la CEDEAO à moins de courir à un massacre car les forces rebelles sont mieux armées et connaissent mieux le terrain, terrain qui leur est acquis/.
    Mais il m’étonne que l’on surveille sis peu les « ports » quand sans avitaillement ( eau et essence et nourriture, la vie dans le desert est impossisb le . Ces  » armées » sont donc avitailler. Mais où?

    • Merci pour tous ces éclaircissements, les prochains jours ne tarderont pas à apporter des réponses à vos questions je pense. Espérons surtout que tous les mystères encore en suspens ne transforment pas la vie des Maliens en un cauchemar…

  2. L’actualité concernant le Mali est actuellement à la une de toute la presse, suite à l’intervention de l’armée française pour « reconquérir » le nord du pays, à la demande du gouvernement malien… Une version officielle qui espérons-le soulagera la population de cette région de l’application d’une charia cruelle et barbare, et la domination des mafias et trafics en tout genre. On trouve de nombreuses infos désormais sur la toile, mais les enjeux concernant les richesses naturelles du Mali sont souvent sous estimés : pas de pétrole, etc.. Le Mali est pourtant un des premiers producteurs d’or au monde et son sous-sol recèlerait également l’or noir et le gaz, de quoi attirer les convoitises des grandes puissances, USA, Canada, Chine, Émirats du Golfe, Israël..

    Voir ce lien avec une carte éloquente :

    http://www.wikistrike.com/article-mali-une-carte-suffit-pour-tout-vous-expliquer-114601015.html

  3. wonkhai dit :

    Excellent blog.

  4. Où en est-t-on au Mali sur la question, après plus de trois ans ? Ben c’est pas brillant, rien n’est réglé, la corruption d’IBK (le président malien Ibrahim Boubacar Keïta) avec les milieux mafieux corses est de plus en plus flagrante, tandis que les forces de l’ONU ne maîtrisent pas la situation. Le rapport du secrétaire général des Nations unies à l’attention du Conseil de sécurité, remis le 22 septembre 2015, est relativement éclairant sur la précarité de la situation au Mali :

    « Malgré la signature de l’accord de paix par toutes les parties, la situation en matière de sécurité est restée extrêmement précaire. Des violations du cessez-le-feu par les groupes armés signataires ont été observées alors que ceux-ci se repositionnaient dans le nord du Mali. […] Parallèlement, des attaques extrémistes et asymétriques ainsi que des menaces de nature criminelle contre les Forces de défense et de sécurité maliennes et la MINUSMA ont persisté tout au long de la période considérée et se sont étendues dans des régions jusqu’alors plus sûres, dans le centre, l’ouest et le sud du Mali et le long de la frontière avec le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et la Mauritanie. »

  5. Plus de 4 ans après la publication de cet article, la situation n’a jamais été aussi compliquée au Mali, qui risque réellement une partition du pays prochainement. Un « succès » du président français guerrier François Hollande tant vanté par la presse et aujourd’hui en demi-teinte (de la communication pour avant tout sécuriser les intérêts français de la région avec à la tête du pays une marionnette puisant dans les caisses pour ses besoins personnels et son clan) voire un échec total : https://blogs.mediapart.fr/tiebiledramegmailcom/blog/270916/ibk-trois-ans-apres-le-mali-est-au-bord-de-leffondrement

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