Passages (1)

Les passages parisiens, une métaphore de la cité universelle : échanges culturels et mixité

« Au XIXe siècle, plus de cent passages permettaient de traverser Paris à l’abri des intempéries et à l’écart de la circulation hasardeuse de rues sales et dangereusement encombrées. L’on y découvrait alors, avec admiration, les récentes prouesses du progrès technique : l’éclairage au gaz, les longues verrières, le travail du fer, qui créaient une nouvelle esthétique, et les débuts du commerce moderne. De ces lieux aujourd’hui empreints d’un certain mystère, où la beauté de l’architecture le dispute à la richesse de l’histoire, et qu’il faut aller découvrir, il ne reste plus que dix-sept que le temps a miraculeusement préservés. »

Le Livre des passages de Paris, Patrice de Moncan, les Éditions du Mécène

Toiture métallique du passage du Caire, Paris

Passages dans l’espace et dans le temps

Ce billet a commencé par la volonté de faire un reportage photo à Paris sur ces fameux et magnifiques passages, qui font encore la renommée de la « Ville lumière » et qui furent construits pendant les décennies 1820/1830 – et donc bien avant le remaniement autoritaire de la capitale par le Baron Haussmann. C’était la période des premières réalisations issues de la révolution industrielle en cours et les prémisses du capitalisme financier, deux choses qui allaient métamorphoser l’Europe tout au long du XIXème siècle. Ces passages, comme l’explique si bien Walter Benjamin dans son exposé « Paris, capitale du XIXème siècle » et dont je ponctuerai mon texte de larges extraits, illustrent alors la volonté de changement de la société française post-révolutionnaire, ce désir de créer des ouvertures, de défragmenter les castes, d’abolir les frontières et les privilèges, de donner de l’air à une organisation sociale sentant encore le moisi de l’ancien régime. Mais ils annoncent aussi la marchandisation de l’espace public, avec au bout de cette logique des centre-ville historiques intégralement transformés en centres commerciaux piétonniers à ciel ouvert, comme c’est le cas pour de nombreuses villes françaises et européennes aujourd’hui. Car faut-il le rappeler encore, la ville EST un espace public, celui de toutes les projections et toutes les séductions, mais aussi celui de toutes les mixités !

Les passages publics sous la Restauration/Monarchie de Juillet créent un nouveau maillage, une nouvelle pratique de la ville qui semble devenir plus fonctionnelle et plus ludique. Dans cette recomposition urbaine, comme guidée par des découpes horizontales et verticales, la lumière pénètre directement par la rue ou du zénith, à travers les dentelles en fer forgé et en verre. C’est la matérialisation d’une nouvelle hygiène de vie, d’un nouveau projet, une nouvelle cité. A l’époque, la spéculation immobilière déjà faisait rage, mais l’utopie semble toujours à portée de main. Ainsi dans le IXème arrondissement, dans ce secteur de la Rive Droite où la majorité des passages ont fait flores, le nom de « Nouvelle Athènes » a été donné par un journaliste à un lotissement entrepris au début du XIXème siècle, sur les pentes du quartier Saint-Georges, et investi par de nombreux artistes.

Passage piéton, aéroport international Benito Juárez, Mexico City

¡Adelante ! pour aller toujours plus loin…

Mais les passages forcément, vous emmènent vers d’autres lieux, sur d‘autres terrains, et c’est aussi à Tunis, à New York ou à Mexico que j’ai pu enrichir ma quête photographique. Assez rapidement d’ailleurs, c’est plutôt le thème abstrait du passage qui s’est imposé, et la nature en tout premier lieu m’a apporté ses images et ses réponses. De même les nouvelles technologies du numérique, où on traite de flux CSS et de liens hypertexte, amplifient le champ de réflexion, ce qui me permet de faire un lien – historique cette fois – entre ces deux époques du XIXème siècle, où notre modernité s’est mise en place, et du XXIème siècle naissant, avec toute ses réalisations, mais aussi ses promesses et ses interrogations autour du Global village et de la cyberculture.

Je ponctuerai ce texte avec de nombreuses photographies, inspirées par ce thème à la fois récurent à toute pensée, jouissif et libératoire. Car le passage est avant tout symbolique, voire spirituel. L’Égypte pharaonique et le Tibet bouddhique ont livré de très beaux textes sur cet ultime passage qu’est la mort, afin de conduire les âmes vers l’éternité ou la réincarnation. On pense aussi aux mandalas tibétains. Dans la religion chrétienne, ce passage est devenu une progression de l’obscurité vers la lumière, une libération des affres de l’humanité et du péché originel.

Pythagore disait : « Une pensée est une idée de passage. »

« On montrait dans la Grèce antique des endroits qui permettaient de descendre aux enfers. Notre existence est, elle aussi, un paysage où s’ouvre, en des endroits cachés, un chemin qui mène aux enfers, un paysage plein de lieux discrets où débouchent les rêves. Chaque jour nous passons devant eux sans rien soupçonner, mais dès que le sommeil vient, nous nous empressons de chercher à tâtons ces ouvertures et nous nous perdons dans les corridors obscurs. Le labyrinthe des immeubles dans la ville ressemble à la conscience pendant la journée ; les passages (ce sont les galeries qui conduisent à son existence antérieure) débouchent le jour dans les rues, sans qu’on les remarque. Mais la nuit venue, leurs ténèbres plus denses se détachent de façon terrifiante de la masse obscure des immeubles, et le promeneur attardé presse le pas en passant devant eux, à moins que nous ne lui ayons donné le courage d’emprunter l’étroite ruelle.

Mais un autre système de galeries déploie son réseau souterrain dans Paris : c’est le métro dont, le soir, les lumières rougeoient en indiquant le chemin par lequel on descend dans les enfers des noms. « Combat », « Elysée », « George V », « Etienne Marcel », « Solferino », « Invalides », « Vaugirard » ont brisé les chaines infâmes qui les attachaient à une rue, à une place ; ici, dans les ténèbres striées d’éclairs et percées de sifflets, les noms sont devenus des divinités informes des cloaques, des fées des catacombes. Ce labyrinthe abrite en son sein non pas un, mais des douzaines de minotaures aveugles et furieux dont la gueule réclame, non pas une vierge de Thèbes par an, mais, chaque matin, des milliers de midinettes anémiques et de commis encore endormis. » Walter Benjamin

Les passages en architecture

Lorsqu’on habite entre les mur d’une grande ville, les passages architecturés sont plus évidents parce qu’ils nous parlent tout de suite de la société dans laquelle on vit. Ils sont à l’échelle humaine et dessinent notre quotidien, un décor banal mais pourtant hautement symbolique. Qu’ils soient axes routiers, réseau métropolitain, voie ferrée, passage piéton, hall d’entrée ou ascenseur, ils nous correspondent tous d’un point de vue ergonomique (lire La mise à nu des réseaux). Le décor s’accorde également à son époque tout en conservant des traces du passé. Les rues, les porches, les couloirs, les galeries et les souks, dessinent toute une architecture faite de percements. Des fenêtres par où s’envole le regard, des portes où l’on rentre, on sort… La mégapole, dans ses mouvements incessants peut à elle seule matérialiser le passage. Ce n’est finalement qu’un immense gruyère, coupé par des axes de circulation, de plus ou moins grosses entailles qui permettent le flux permanent de véhicules, d’hommes et de femmes. On y apprend les règles du jeu dans la pratique, dans cette intense circulation, tout comme on inscrit dans la ville ses habitudes en se recomposant des trajets plus intimes, en y pratiquant un ancrage. Et on y reconnait des catégories d’échelle, de la rue on passe au quartier, puis aux districts ou arrondissements. Mais arrive-t-on réellement à appréhender la ville dans son ensemble ? (Lire New York en suspend et en flux tendu)

De la terre au ciel, dessine-moi une ville

Les grandes villes modernes ne sont plus faites pour les enfants (l’ont-elles été un jour ?). Avant d’être ludiques elles se doivent d’être fonctionnelles. Finis les gamins à la Doisneau qui s’ébattent à Belleville dans les terrains vagues, ces respirations urbaines. Comme c’est toujours le cas dans les villes africaines par exemple, les petits Parisiens des classes populaires pouvaient encore s’improvisent des jeux en investissant le trottoir, la rue, l’espace des adultes. Ils savent lui rendre sa liberté, sa neutralité et le faire passer dans le registre de l’imaginaire. Faire table rase, rendre à l’idée de la ville sa nouveauté, débarrassée de sa pesante histoire, c’est un peu comme lorsqu’on découvre une cité inconnue : les ressentis sont exacerbés, on hume cette nouvelle urbanité par tous les pores de sa peau, afin de s’en faire une impression, une IDÉE. Car une ville n’est pas rêvée par ses urbanistes, mais par ses enfants et les flâneurs qui la regardent vraiment en lui accordant une présence et non pas un statut social. Les poètes savent s’en inspirer et le transforment en terreau artistique. La ville n’existe-t-elle pas mieux dans ses empruntes que dans ses projections ?… Une approche plus concrète, qui recroise la « Flâneur Literatur » de Walter Benjamin. On pense aussi aux encres de Victor Hugo, aux errances Baudelairiennes qui tente de redonner une âme – damnée – à Paris, mais aussi aux découvertes archéologiques de Brassaï avec ses photos de gravures et graffitis sur les murs gris. Et cette formidable apparition du Street Art dans les mégapoles contemporaines, depuis au moins 50 ans, dont vous pouvez retrouver quelques exemples ici et là sur lapartmanquante.

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » René Char, extrait de La Parole en archipel

La représentation urbaine et le regard du passant

Certes, une ville est construite par ses architectes, ses sculpteurs, ses ouvriers, pour matérialiser un rêve, un dessein collectif, la poussée de la modernité. Mais comment les habitants investissent ces constructions neuves, quel regard posent-ils dessus ? On sait bien depuis Marcel Duchamps, que le regard est aussi important que l’œuvre, puisqu’il est une recréation. Pourquoi ce propos ne s’appliquerait-il pas dans l’espace que nous habitons ? Pourquoi la conception, l’ergonomie de la ville n’appartiendrait-elle pas aussi à ses acteurs, les principaux concernés, et pas seulement aux spécialistes, aux ingénieurs et aux promoteurs. De temps en temps, une consultation publique (comme ce fut le cas pour le nouveau projet des Halles) a lieu, qui sert plus souvent de vernis démocratique. C’est au autre débat… Pourtant certains architectes et urbanistes nous ont fait et continuent à nous faire cauchemarder. Sans s’inquiéter de la réaction et de l’accueil des habitants, sans se mettre à leur place (car ils habitent rarement les cité HLM qu’ils ont par exemple matérialisé), ils se sont enfermés dans une vision de la ville idéale, dans la réponse à un problème posé en des termes technocratique. Les certitudes ont heureusement évolué en ce domaine, mais certains persistent à croire qu’une ville peut se concevoir intégralement dans l’esprit d’une seule personne, alors qu’elle est une construction globale et plurielle, qu’elle est aussi riche de ses ruptures et des hasards de son histoire que de ses monuments. De même une ville n’est jamais définitive, comme on pourrait le croire en 2012 dans ce Paris néo-conservateur. Au contraire d’un organisme bien réglé avec une précision robotique, elle a son propre inconscient, une logique évolutive, et ne peut se résumer à des relevés et des tracés sur un plan ou sur un écran. La volonté d’uniformisation et de « gentrification » de la capitale ne bénéficie qu’à la spéculation et à une catégorie aisée, voire très riche, de la population. Dans ce désir de « faire propre » c’est toute la catégorie populaire qui y est désormais interdite de cité. On retrouve aussi l’idée d’un centre historique, coupé de ses périphéries (banlieue ou zones périurbaines), par le plus souvent un grand axe routier ou de tristes et labyrinthiques zones d’activités commerciales. Là encore, le mélange urbain et la mixité dans l’espace public sont oubliés au profit du sentiment sécuritaire de « l’entre soi » et du communitarisme. Une ville est tout simplement vivante de ses échanges, sinon elle devient aussi stimulante qu’un cimetière…

Du plan géographique aux plans politique et symbolique

Souk de Tunis

La ville est un aimant, un immense carrefour. Elle attire à elle hommes et femme qui viennent y participer d’un destin commun, parfois malgré eux. La principale donnée reste le fait que la planète toute entière est en voie de concentration urbaine, phénomène qui crée des mégalopoles de plus de 30 millions d’habitants, comme en Chine, au Mexique. La ville reste toujours attractive, car on y fait ses études et faire ses premières expériences de la cité, et qu’on peut encore y trouver une activité professionnelle plus facilement qu’en pleine campagne. On y vient, certes parfois un peu forcé, à se mélanger… Ensuite viennent, d’un point de vue fonctionnel l’offre des services publics, la richesse culturelle, la beauté de l’architecture, et tant d’autres attraits… Mais c’est surtout d’un point de vue humain, pour la rencontre et le partage que la ville reste un phare et un creuset. L’ouverture à d’autres cultures, la découverte, le voyage à l’autre bout de la rue. C’est du moins ce que je continue à croire. Pourtant certaines politiques régressives actuelles en contestent le fait et préfèreraient qu’on vive entre communautés (de riche, de pauvres, de religions…) et axent leur stratégie sur le verrouillage de la société, afin de rendre impossible le passage d’une catégorie socioculturelle à une autre, de bloquer « l’ascenseur social ». Ce type de politique amène évidemment l’ensemble de la société à un appauvrissement général. Plus généralement nous vivons depuis 15 ans dans une Europe-forteresse. Quand on pense que la Renaissance a bénéficié des apports « étrangers » à la doctrine catholique dominante alors, comme la culture gréco-latine et les avancées scientifiques et philosophiques des Arabes… Quand on sait que ce sont les villes portuaires qui, par leur ouverture sur le monde et leur porosité aux influences extérieures, ont propagé les grandes découvertes de l’humanité, il y a vraiment un raisonnement absurde à vouloir fermer les frontières pour rassurer des peurs sciemment crées dans des buts populistes et électoralistes. Ce genre de projet est incohérent et irresponsable, car il empêche tout simplement les sociétés de respirer pour pouvoir évoluer, se transformer et passer d’une étape à une autre.

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Passages urbains en 100 et une images

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Crédits photo ©Florent Hugoniot
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La ville médiévale possédait ses portes et ses murailles, ses rites et traditions, son sens du sacré et ses activités séculières. Contrairement à un mausolée, un autel sanctifié, elle est toujours en mouvement, en dérangement. D’ailleurs les villes romaines étaient déjà structurées autour du croisement des axes principaux nord-sud et est-ouest, le cardo et le decumanus. Entrer et sortir. Elle nous offre ses perspectives, ses lignes de fuite, mais pour aller où ? Et surtout pourquoi ? Résider ici pour aller toujours plus loin, la ville nourrit ses désirs d’évasion.

« L’idéal d’urbaniste d’Haussmann, c’étaient les perspectives sur lesquelles s’ouvrent sans cesse le XIXéme siècle à ennoblir les nécessités techniques par des pseudo-fins artistiques. Les temples du pouvoir spirituel et temporel de la bourgeoisie devaient trouver leur apothéose encadrés par des enfilades de rue, que l’on dissimulait par une toile qui était levée le jour de l’inauguration, comme pour les monuments. – L’activité d’Haussmann s’intègre à l’impérialisme napoléonien. Celui-ci favorise le capital financier. Paris connaît une période faste pour la spéculation. Celle qui se joue à la Bourse refoule les formes du jeu héritées de la société féodale. Aux fantasmagories de l’espace auxquelles s’abandonne le flâneur correspondent les fantasmagories du temps qui font rêver le jouer. Le jeu transforme le temps en drogue. Lafargue voit dans le jeu une reproduction en miniature des mystères de la conjoncture économique. Les expropriations d’Haussmann suscitent une spéculation frauduleuse. La jurisprudence de la Cour de cassation qui est inspirée par l’opposition bourgeoise et orléaniste accroît le risque financier de l’haussmannisation.

Haussmann tente d’étayer sa dictature et de placer Paris sous un régime d’exception. En 1864, dans un discours à la Chambre, il donne libre cours à sa haine de la population déracinée des grandes villes. Laquelle ne cesse de s’accroître du fait même de ses travaux. Le renchérissement des loyers chasse le prolétariat dans les « faubourgs ». Les « quartiers » de Paris perdent ainsi leur physionomie propre. La « ceinture rouge » apparaît. Haussmann s’est baptisé lui-même « artiste démolisseur ». Il sentait en lui une véritable vocation et il y insiste dans ses Mémoires. Cependant il fait des Parisiens des étrangers dans leur propre ville. Ils n’ont plus le sentiment d’y être chez eux. Ils commencent à prendre conscience du caractère inhumain de la grande ville. L’œuvre monumentale de Maxime Du Camp, Paris, doit sa naissance à cette prise de conscience. Les Jérémiades d’un haussmannisé lui donnent la forme d’une lamentation biblique.

La vraie finalité de travaux d’Haussmann était de prémunir la ville contre la guerre civile. Il voulait rendre à jamais impossible l’édification de barrages à Paris. C’est dans le même esprit qui Louis-Philippe avait introduit le pavage de bois ; pourtant les barricades jouèrent un rôle pendant la révolution de Février. Engels s’intéresse à la tactique des combats sur les barricades. Haussmann veut les empêcher de deux façons. La largeur de la chaussée doit en interdire la construction et les nouvelles rues qui sont percées doivent conduire le plus rapidement possible des casernes aux quartiers ouvriers. Les contemporains baptisèrent l’entreprise « embellissement stratégique ». » Walter Benjamin

Un lien pour connaître toutes les localisations des passages parisiens sur tout-paris.org

FH (à suivre…)

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