Dégagements… Tunisie un an après

De Dégage ! à Dégagements…

Du 17 janvier 2012 au 01 avril 2012, l’Institut du Monde Arabe (IMA) à Paris a fait preuve d’une rare audace dans son catalogue d’expositions généralement consensuelles. Revenir sur la « Révolution de jasmin » par le biais d’artistes tunisiens et arabo africains un an après, c’était prendre le pari de traiter d’une actualité toujours chaude, d’un processus de démocratisation encore en cours et fragile. C’était en même temps la volonté d’assimiler déjà à l’Histoire ce fait majeur, tout en prenant du recul sur l’enchaînement des évènements qui ont conduit à la chute de la dictature de Ben Ali en seulement un mois. Les artistes vivant en Tunisie ou expatriés, militants ou juste pris dans l’accélération du processus, se sont interrogés et exprimés sur les différents enjeux qui ont jalonné cette année : liberté d’expression, laïcité, respect des religions, droit des femmes, mise en marche du processus démocratique, choix d’avenir et de société, mais aussi des questions plus métaphoriques ou existentielles.

Au mot emblématique « Dégage » – autour duquel s’est cristallisé le débat de la révolution – les Tunisiens dès le mois de février, ont préféré substituer « Engage »…  Michket Krifa

On se souvient du terme Dégage écrit (en français) sur les cartons lors des manifestations à Tunis. Dégagements implique lui la volonté de faire un écart, d’oublier le flot d’informations en continu qui ont déferlé sur les réseaux sociaux et les médias pour réfléchir plus loin, plus profondément, explorer de nouveaux territoires. Suite à l’effacement de l’ombre « Ben Aliesque », les Tunisiens et les Tunisiennes furent soulagés par la disparition de la censure permanente du régime et se sont vite repositionnés dans cette lumière neuve. Suit naturellement le besoin de faire un premier bilan sensible, au sujet de tous les espoirs qu’ont suscité cette première révolution arabe, de son intense nécessité jusqu’à sa banalisation, voire aux premières désillusions, en empruntant cette fois-ci les chemins de traverse artistiques.

Série « Rock The Kasbah » N°1, Jellel Gasteli

« La Tunisie a vécu une année de bouleversements majeurs, qui a commencé le 17 décembre 2010 quand Mohamed Bouazizi, jeune chômeur de Sidi Bouzid, s’est immolé en signe de protestation contre la confiscation de son étal de fruits. L’évènement est relayé sur tous les réseaux sociaux. Le pays s’embrase. La répression féroce par les forces de l’ordre des manifestations pacifiques et des grèves générales déterminent davantage les jeunes dans leurs mouvements de révolte. Ils aboutissent trois semaines plus tard à la chute du régime et au départ du Président Ben Ali, le 14 janvier 2011. » Introduction IMA

Souffle arabe sur la scène artistique internationale

« Fruits de Tunisie (Bouazizi) », Abdoulaye Konate, textile, 2011

L’exposition Dégagements… la Tunisie un an après est terminée, mais lapartmanquante réouvre virtuellement ses portes afin de vous la faire visiter et d’en mesurer ensemble les enjeux. L’apparition sur la scène artistique internationale des artistes de culture arabe n’est pas nouvelle. On se souvient que la biennale de Venise 2011 (lire The Future of a Promise) a célébré à sa manière le printemps arabe, avec beaucoup de réactivité. Et depuis quelques années les noms de Kader Atia, Mounir Fatmi, Saâdane Afif (Prix Marcel Duchamps FIAC 2009) sont connus grâce au travail de nombreuses galeries parisiennes, tel Kamel Mennour, Albert Benamou, Eric Dupont ou Imane Farès. Certains de ces artistes vivent depuis longtemps – parfois  sont même nés – à l’étranger. D’Europe ou du continent américain, nomades ou sédentaires, ils ont pu enrichir leur pratique par l’influence environnante de l’Art contemporain qui a explosé dans ses expressions depuis 50 ans, en devenant lui aussi « mondialisé ». Mais ce qui retient l’attention de nombreux collectionneurs, des curateurs et du public, c’est qu’ils ont gardé une sensibilité particulière, parfois une forme de militantisme active, un rapport mi fasciné mi ironique à l’Islam, un humour mordant concernant la société civile maghrébine ou des pays du Golfe. Ils soulèvent aussi la question de l’identité et s’aventurent sur des terrains à la fois mouvants et plus universels. Une liberté de ton qui en général n’est toujours pas possible dans leurs pays d’origine, même si les lignes bougent vite et loin en ce moment… Inversement, la facilité des échanges culturels via Internet a aussi ouvert les autres artistes, ceux vivant toujours dans leur patrie, enracinés dans leur propre culture, aux nouveaux courants artistiques.

Artistes présentés : Meriem Bouderbala, Nidhal Chamekh, Ali Cherri, Hichem Driss, Wissem El Abed, Aicha Filal, Faten Gaddes, Jellel Gasteli, Wassim Ghozlani, Ahmed Hajeri, Halim Karabibene, Rym Karoui, Mouna Karray, Nadia Khiari, Abdoulaye Konate, Nicene Kossentini, Hela Lamine, Mourad Salem, Nabil Saouabi, Sk One, Patricia Triki.

« L’exposition Dégagements… Tunisie un an après est un hommage aux artistes qui ont accompagné cette année riche en promesses et bouleversements » Michket Krifa, commissaire d’exposition

Parmi la vingtaine d’artistes présentés, je ne parlerai que de ceux qui m’ont intéressé. Pour l’exhaustivité, je vous renvoie au catalogue de l’exposition consultable sur le site de l’IMA. J’ai aussi voulu laisser parler le plus possible les artistes, en reprenant parfois leurs explications telles qu’elles étaient affichées dans le parcours de l’exposition, ce qui permet de les suivre plus concrètement dans leur démarche.

Jellel Gasteli, Rock The Kasbah !

« La révolution tunisienne a permis à la majorité des citadins de découvrir qu’ils vivent sur un territoire beaucoup plus vaste que celui qui entourait leurs fragiles certitudes de privilégiés.

Souvent, le mépris de la réalité des différences sociales se dissimule désormais derrière une brusque prose de conscience politique et la revendication d’un engagement qui va de air avec l’opportunisme soudain d’une nouvelle génération d’icônes de l’exotisme révolutionnaire.

C’est pourquoi j’ai décidé d’exclure toutes les autres prises de vues que j’ai eu l’occasion de produire pendant cette période. cet ensemble de cinq photographies demeurera ma seule œuvre liée à la révolution tunisienne.

Si la série Rock The Kasbah a été principalement réalisée au cours du premier sit-in de la Kasbah, son titre esy une référence directe aux paroles d’une chanson de Rachid Taha.

L’ensemble des Tunisiens doit, aux citoyens des régions rurales qui se sont déplacés jusqu’à la capitale pour défendre leur droit à la dignité d’avoir fait aboutir leurs revendications, dont la démission du Premier ministre et du premier gouvernement de transition.

La seconde image de la série, qui représente un disque en vinyle brisé, portant l’inscription « airplane ! », posé sur les débris de miroir, a été réalisée au lendemain de la destruction d’un établissement balnéaire appartenant à la famille du dictateur déchu. Cette rencontre visuelle fortuite résume à elle seule le seuil de rupture que représenteront la journée du 14 janvier 2011 et la fuite aérienne de zaba dans l’histoire de la Tunisie.

L’enchaînement des évènements qui nous sépare désormais de la date du 14 janvier 2011 et la distance acquise pendant un an, nous offrent cinq marqueurs d’une chronologie visuelle située entre la seconde moitié de décembre 2010 et février 2011. »   Jellel Gasteli

Nidal Chamekh, Figures

« Figures », Nidhal Chamekh

« Figures » n’est qu’un point de départ. toujours la même problématique, toujours le même problème. Toujours la même chose qui hante l’esprit, celle du fragment, d’un monde qui a perdu son centre alors qu’il essaie d’unifier et d’ordonner ses morceaux à l’époque de la fausseté de toute totalité, de toute unité. (…)

« Figures » s’inspire en grande partie des écrits du philosophe et poète Slah Daoudi sur les Martyrs. Retournement tragique du sens de la vie et de la mort… des morts plus vivants que les vivants et des vivants plus morts que les morts. La mélancolie de ce travail négatif est le paradoxe d’une dislocation qui n’est pourtant pas vide de sens parce qu’elle est promesse de sens, ou insoumise à l’ordre du sens. »   Nidal Chamekh

Wissem el Abed

Un messager sort de nulle part, entaille le fond rose clair de la toile et arbore un nouveau courrier instantané aussitôt lisible à l’écran, c’est Internet. L’humour dans cette représentation de la réception d’un email incite à méditer le degré d’implication et de dépendance à ce réseau.

Cette surface informatique virtuelle donne la possibilité à une nouvelle écriture du monde. Avec Internet 20, la dimension sociale s’est imposée : l’internaute est devenu créateur d’information, les blogs, les wikis, les forums, les réseaux sociaux… forment les outils de cette version participative basée sur la création, le partage de l’information et sa diffusion à grande échelle.

La nature rhizomique d’Internet, qu’il tient de son ancêtre militaire, l’Arpanet, rend difficile le contrôle ou la censure, permettant au réseau de se développer et de contourner les tentatives de resrtiction. on y surfe, on y navigue, on s’y mouille, les mains au clavier et les pantoufles aux pieds…

Forme de liberté, d’utopie relationnelle ou piège industriel, nous sommes arrivés à un point de non retour dans notre implication dans ce réseau.

Internet est le nouveau champ de bataille entre liberté d’expression et d’information d’un côté et censure de l’autre. Il a joué un rôle décisif dans la chute d’une virulente dictature. S’en est suivi la chute de bien d’autres.

Jusque là ce réseau met à disposition pour qui le peut, le plus grand dossier de fichage que n’importe quel service de sécurité n’a pu constituer à ce jour !

Entre-temps, nous continuerons à envoyer et à recevoir de nouveaux messages ! »     Wissem el Abed

X

Hichim Driss, #404 ou les Singularités Anonymes

Ammar # 404 esr le nom donné par la jeunesse tunisienne à la censure qui sévissait sur Internet. Nom de code pour humaniser un système écrasant qui bâillonnait toute sorte de liberté et d’expression qui diffère du discours officiel.

Cette série de photographies de Tunisiens de tous âges, sexes, tendances, couleurs ets un témoignage de la diversité de ce peuple. Une diversité longtemps occultée par le pouvoir politique, l’autorité religieuse et la « bien-pensance » bourgeoise.

Qu’en est-il aujourd’hui alors que les Tunisiens se sont débarrassés d’un des facteurs de leur aliénation par le politique ? Encore beaucoup de tabous, d’interdits et de no-dits.

Ces images rappellent la censure dans les journaux à partir des années 80 où un seul visage avait « droit de parole », période pas si lointaine du culte de la personnalité. Pour répondre à ce visage galvaudé et omniprésent on proposera une multitude d’anonymes.

« Liberté d’expression », Hajery Ahmed

Sans le regard, ces personnages nous disent quelque chose d’essentiel. Chaque personnage même banal devient extraordinaire par son basculement dans l’anonymat. N’être personne dérange car il ouvre des perspectives infinies. Ainsi chaque personne photographiée nous révèle quelquechose de son essence et ce, malgré le mutisme volontaire infigé à la voix de son regard.  Hichem Driss

Et aussi…

Halim Karabibene, « Comité populaire pour la protection du Musée d’art moderne et contemporain de Tunis », installation

Il faut aussi parler ici de Halim Karabibene, et de son projet loufoque de « Comité populaire pour la protection du Musée d’art moderne et contemporain de Tunis » – qui n’a jamais existé pas plus qu’un futur projet –  avec comme emblème la cocote minute comme architecture/casque et ses soldats de carnaval surréaliste.

Faten Gades s’est elle interrogé sur son identité de femme tunisienne. Pressée de se définir par un interlocuteur dans un débat sur la laïcité, elle se retrouve coincée dans différentes cases. Sa réponse artistique est ici une installation, un ring de boxe (on sait bien que l’art est le terrain de tous les combats, existentiels comme idéologiques) avec quatre punching-ball à chaque coin qu’elle a recouvert de son visage avec une identification religieuse ou nationale et une légende chaque fois différente :  « je suis chrétienne », « Je suis juive », « Je suis tunisienne », « Made in Tunisia »…

Un arrêt devant l’œuvre de Mouna Karray, Live, 2012, une vidéo dans laquelle on la suit sur la bande son dans une course en taxi de 6 minutes, les bruits extérieurs de Tunis se mélangeant aux propos qu’elle échange avec le conducteur sur la situation post-révolutionnaire, les lâchetés et les changements, tandis que défilent des images déjà surannées de la propagande télé de Ben Ali, ses inaugurations, ses apparitions publiques figées…

Al Cherry et ses sérigraphie évoquant dans un raccourci pop et lapidaire l’immolation de Mohamed Bouazizi, dans une salle réservée à la Galerie Imane Farès :

Ali Cherri, (Matches), sérigraphie (détail), Galerie Imane Farès, Paris, 2011

Nadia Khiari nous régale de ses croquis humoristiques :X

X

Le soir du discours du président Ben Ali le 13 janvier dernier, cette fan de bande-dessinée crée un personnage de chat facétieux qui commente l’actualité tunisienne mouvementée au jour le jour, « Willis from Tunis ». Diffusé via Facebook, « Willis from Tunis » attire rapidement des milliers de Tunisiens qui suivent ses aventures sur sa page. Willis devient ainsi un véritable personnage de la révolution. A travers lui, Nadia Khiara résume sur un ton ironique et satirique les évènements que la Tunisie est en train de vivre. Le premier recueil de « Willis from Tunis, Chronique de la révolution » a été publié en 2011 et rassemble 120 dessins.

Et puis ces étranges sculptures en fibre de verre de Rym Karoui, suivi par la Galerie El Marsa. Virus de la liberté, qui illustrent la propagation rapide que la révolution tunisienne a eu en Égypte, en Libye, en Syrie et jusqu’au Bahreïn, avec plus ou moins de succès et de virulence. Mais cette contagion qui a donné la fièvre de la liberté aux peuples arabes est toujours au travail, elle bout malgré l’oppression, les tentatives de récupération de la part des partis fondamentalistes islamistes, les arrangements avec les anciens caciques du pouvoir ou l’armée. C’est un processus de longue haleine, et quand on constate qu’au bout d’un an seulement tant de chemin a été parcouru, on ne peut qu’espérer pour l’avenir. Et on se dit que parfois les Tunisiens auraient quelques leçons à donner aux Européens qui se laissent en 2012 enfermer dans le racisme, la propagande haineuse de l’extrême droite, le culte du sauveur providentiel, toutes ces options totalitaires dont pourtant nous avons bu ici il y n’y a pas si longtemps le poison amer jusqu’à la dernière négation de l’être humain… Merci donc à ces artistes de nous faire revivre en différé, dans le temps dans leur imaginaire, ces moments historiques et uniques, qui redonnent confiance en l’humanité. Mais ce que je retiens avant tout dans cette exposition vivifiante – il est vrai inégale par la qualité des œuvres présentées – c’est cette créativité, cette liberté de ton et cet humour direct, parfois acide, qui se dégagent de l’ensemble, beaucoup de questionnement qui nous interrogent tous, citoyens du monde. Une superbe initiative de l’IMA à renouveler. On peut même imaginer d’autres titres d’exposition plus osés :  « Quel visage pour l’Égypte ? », « Derrière les cendres, la Syrie », etc…

Florent Hugoniot

Mur d’expression libre

Pour aller plus loin, cet article de Tuniscope

Et je ne peux pas m’empêcher de mettre ce clip de la chanson Rock the Casbah de The Clash, en clin d’œil à la série photo de Jellel Casteli !

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