La Tour Star Trek

Ils marchaient depuis un certain temps dans une zone urbaine aux fractures architecturales multiples. Car cet ancien quartier ouvrier, tranquille et modeste, en avait vécu des ruptures et des métamorphoses depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ! Situé à la périphérie de la ville, il s’était cru suffisamment en marge des quartiers d’affaire pour conserver son authenticité provinciale. Loupé, l’histoire et la spéculation immobilière l’avaient rattrapé, petite proie si facile…

Pourtant le 13ème arrondissement de Paris conserve encore les traces de son passé et ils se réjouissaient de leur déambulation dans ces rues aux noms désuets : rue du Colonel Dominé, rue Dieulafoy, rue du Moulin de la Pointe, ou encore, plus loin vers les quais, rue des Terres au Curé… Certains paliers conservent comme un fumet de soupe au choux familiale, et pas besoin de s’engager dans les passages sombres ou dans les arrières-cours pour sentir le renfermé, il suintait de partout. Une odeur de roses et de sainteté studieuse embaumait encore l’atmosphère. Elle semble s’échapper des jardinets proprets jusqu’aux presbytères des églises néo-gothiques, judicieusement disséminées un peu partout dans le quartier. Les vieux immeubles populaires construits en mauvais mortier épongent l’humidité des sous-sols, du fait de leur situation en dessous du niveau de la Seine (la rue du Dessous des Berges est là pour nous le rappeler). D’ailleurs la Bièvre passait par ici il y a encore quelques générations, avant d’être entièrement recouverte en 1912. C’est pourquoi les armoiries du 13ème arrondissement sont vaillamment portées par deux castors.

C’est à cet endroit que la Bièvre pénétrait dans Paris, avant son enfouissement. Le lit de la rivière d’origine (ancienne Bièvre morte) correspond aujourd’hui, hors enceinte, à la rue de la Poterne des Peupliers, prolongée à l’intérieur par la rue des Peupliers. Cet axe pénètre dans Paris en passant sous le boulevard Kellermann à travers les fortifications — caractéristique de la poterne — et également sous la ligne de la petite Ceinture. Le tracé du bras vif de la rivière, appelé Bièvre vive, coïncide avec la rue de l’Interne-Lœb à l’intérieur de Paris.

Le tracé du boulevard Kellermann correspond à l’ancien boulevard militaire des fortifications. Deux contre-allées le relient à la rue des Peupliers.

Dans cette nouvelle expédition urbaine, A&F s’étaient bien préparés mais ils ne savaient toujours pas exactement dans quel terrain ils s’avançaient, un peu décontenancés par l’urbanisation hétéroclite alentour et le manque de repère visuel fiable. Pourtant le calme des rues, la population cosmopolite du quartier et le généreux soleil de mai les confortaient dans leur avancée. Avec le quadrillage numérique de la Terre par Google Maps et toute l’étendue de la connaissance humaine à portée d’un clic avec Wikipedia , ils se croyaient suffisamment armés. Mais où étaient-ils exactement ???

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La poterne des Peupliers est une poterne constituant l’un des derniers vestiges des fortifications de Thiers à Paris. Elle est située entre la porte de Gentilly et la porte d’Italie.

Une poterne est une petite porte qui était intégrée aux murailles d’une fortification, de façon discrète et qui permettait aux habitants du château de sortir ou rentrer à l’insu de l’assiégeant.

Bon, apparemment la prospection pouvait continuer en toute sérénité ! A&F n’étaient pas en Terra Incognita mais percevaient juste le frisson de la découverte d’un espace où ils n’avaient JAMAIS MIS LES PIEDS…

Mais continuons notre historique du quartier. Au cours du XXème siècle, le 13ème arrondissement a connu bien des mutations. L’architecture fonctionnelle des grands ensembles a fondu sur lui au tournant des années 50/60 sans crier gare, telle la petite vérole sur le bas clergé breton. Bousculé dans leurs habitudes, le panorama barré par les projets modernistes des années 60/70 avec le surgissement des fameuses tours des Olympiades et l’aménagement de la dalle de Tolbiac, ses habitants restèrent longtemps traumatisés…

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Et puis un flot d’immigration venu d’Asie a complètement changé la sociologie du 13ème. À partir des années 80, un Chinatown s’est progressivement constitué au milieu de ces nouvelles architectures glaciales, avec l’arrivée des réfugiés vietnamiens, puis cambodgiens et laotiens, et enfin des commerçants chinois. Le vaste monde et la modernité faisaient définitivement entrer le quartier dans la mondialisation. Même les vieilles rues sages et étriquées encore inchangées semblaient s’irriguer d’une vitalité nouvelle. Le péril jaune avait eu raison du quartier ouvrier déclassé, et on s’attendait désormais à croiser Bruce Lee à la boulangerie du coin. Et que dire des fumeries d’opium clandestines sûrement enfouies dans les profondeurs des Olympiades…

Enfin, les récentes transformations du projet Paris Rive Gauche avec la Très Grande Bibliothèque (rebaptisée par la suite Bibliothèque François Mitterrand) et sa nouvelle dalle en bois de teck archi-ventée ont définitivement emporté le 13ème dans le XXIème siècle et un futur High Tech.

Pour A&F, il ne s’agissait pas de science-fiction, mais bien de réalité. La réalité d’une ballade du dimanche après-midi. Et pourtant, depuis un moment, une masse de béton granuleux s’était invitée dans le paysage et semblait les suivre dans leurs pérégrinations. Une tour inquiétante, qui n’était pas indiquée sur leurs plans, les désappointait. Elle tenait de la stèle mortuaire et de la soucoupe volante à la fois, un petit parfum de 2001 : A Space Odyssey de Stanley Kubrick avec son monolithe noir, insistant et sans âge.

A chaque fois qu’ils tournaient à un angle de rue, pensant échapper à son imposante présence, toujours elle les retrouvait, semblant les surveiller. Non, ce n’était pas possible, la Tour était toujours là qui les narguait ! Elle se dressait, fière et rectiligne, dans l’encoignure d’une résidence très commune ou au bout de chaque nouveau carrefour. De son arrogante modernité, elle survolait les anciens immeubles haussmanniens et les pavillons d’habitation de style normand, vestiges d’une époque bucolique. Chaque fois, la Tour venait s’interposer entre eux et le ciel, eux et la ligne d’horizon. Inquiétante et en même temps attirante, plus qu’un marqueur géographique, elle semblait fixer les limites du temps. Immense dolmen parfait, un rectangle strié de lignes horizontales, elle s’élançait de toute sa verticalité à l’assaut du ciel désespérément bleu.

Parfois la Tour semblait écraser de toute sa masse le quartier, ou au contraire tirer à elle les toits des immeubles environnants. Elle aspirait comme un trou noir toute l’histoire ancienne, celle des petites gens et des bourgeois ayant vécu ici comme celle des nouveaux arrivants, dans un espace-temps qui lui était absolument propre. Par sa masse, elle faisait le vide. L’ombre de la tour carrée planerait désormais sur la zone de la rue des Peupliers, comme une malédiction. Nouveau donjon d’un terrible Chevalier Noir débarqué de Star Wars, le réseau de ruelles et de passages alentour deviendrait un prétexte de jardin/paysage, un terrain de jeu pour les forces du Mal concentrées dans ce monolithe de béton à la teinte indéfinissable. La succession de creux et de pleins indiquait le nombre d’étages, qui semblaient se démultiplier plus ils s’en approchaient. Impression entêtante et enivrante… Dans ce poste d’observation inégalable, dans cette forteresse imprenable, Big Brother, c’est sûr, avait installé ses bureaux. Et Dark Vador ricanait le soir, en glissant dans son long manteau noir le long des immenses balcons qui enserrent entièrement la tour à chaque étage.

Ils finirent par avoir vraiment peur. Et pourtant, inévitablement, A&F se rapprochaient toujours un peu plus de la Tour mystérieuse et anguleuse. Afin de donner un nom à cette angoisse qui les aspirait, ils décidèrent d’appeler cette apparition architecturale la Tour Star Trek. Et tout en s’avançant, ils s’enveloppaient mentalement d’une armure indestructible et bio-énergisante.

Même un massif violemment coloré de rhododendrons en pleine floraison de suffisait pas à faire oublier l’omniprésence du volumineux bloc strié. Ils décidèrent quand même de faire une halte dans ce parc, au pied de la Tour Star Trek, afin de se recharger en énergie solaire.

Mais déjà la Tour Super-Italie pointait le bout de ses 34 étages arrondis derrière un massif d’arbres, dans une silhouette audacieusement phallique.

Et à ce point-là, ils surent que la partie n’était vraiment pas gagnée…

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Florent Hugoniot, ©photographie et rédaction

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