Grilles de lecture #2

Je reprends mon parcours photographique ainsi que la narration de cette ballade (voir Grilles de lecture 1) qui, d’une grille de protection usée pour la cuisson me tire d’un univers à un autre. Je vais tenter ici d’aller plus loin encore et de m’engager sur une réflexion articulant l’éphémère et la permanence, en faisant un petit détour par la constitution des images dans notre esprit, et des projections plus largement.

Dérouler les fils de la pensée

Un peu plus tard, rassuré par les résultats du test VIH finalement négatifs, je fis cette quatrième photographie ci-dessous, avec un filtre de lumière orangée (un panneau publicitaire ?) jouant sur une feuille posée sur le trottoir. Mon regard se dirigeait de plus en plus bas pourtant, presque à travers le sol, dans les entrailles de la ville, avec, qui sait, cette bouche de gaz prête à s’ouvrir, un passage vers l’infra-monde… Et cette feuille MORTE, j’avais frisé la dépression non ? Non, car tout simplement je m’étais posé quelques questions d’ordre existentiel, ce qui me semble faire partie du fonctionnement, voire d’une bonne hygiène de l’esprit. Et d’ailleurs, il est toujours bon de se rappeler quelques notions scientifiques concernant notre fonctionnement biologique. Les bases de l’optique nous permettent ici d’analyser comment une image extérieure peut nous sensibiliser en allant s’imprimer au plus profond de notre matière grise :

Impressions visuelles passée au filtre de l’œil et du cerveau

Cette digression va me permettre d’articuler le niveau des émotions avec celui plus objectif de la perception de la réalité extérieure. Les images que la réalité nous renvoie sont en effet projetées sur notre rétine grâce à la vibration de la lumière. Ces images, passant à travers notre œil (cornée/pupille/iris/cornée/ cristallin/humeur vitrée, en orange sur le schéma ci-contre) qui fonctionne exactement comme une loupe, sont inversées sur le fond du globe oculaire. Les capteurs qui le tapissent, et qui constituent la rétine, enregistrent et véhiculent cette projection via le conduit du nerf optique, jusqu’à notre cerveau. L’image est cette fois-ci mentalement inversée dans le cortex visuel primaire, afin de la « remettre dans le bon sens », et va se propager par le réseau des neurones dans d’autres parties du cerveau pour être analysée (mémoire visuelle, reconnaissance, classification…). En ajoutant que les informations de l’œil droit sont traitées par l’hémisphère gauche du cerveau et vice versa, on voit à quel point une image extérieure, qui nous semble si naturelle, est en fait une (re)construction complexe de l’esprit.

Riyas Komu, Beyond Gods (détail) , 2011

L’image de la réalité passe donc à travers le filtre (qui essaie d’être le plus transparent possible) de tout le mécanisme de la vision, afin de venir éclairer notre pensée. On sait que, avant l’ouïe, la vue est le sens qui a la priorité dans notre perception de la réalité extérieure.

« Du point de vue fonctionnel, l’œil peut être comparé à un appareil photo et la rétine à la pellicule photographique. En effet, le rôle de l’appareil photo est de concentrer sur le film une image nette ni trop sombre ni trop lumineuse. On y parvient grâce à la bague de mise au point qui met l’objet au foyer et au diaphragme qui s’ouvre et se ferme pour laisser passer juste la bonne quantité de lumière pour la sensibilité du film. »

(Source Institut de recherche en santé du Canada)

La pupille étant ici la bague de mise au point, qui se contracte ou se dilate. On revient donc à la photographie et à la fascination que les images peuvent exercer sur nous. Comment les cheminements du mental peuvent s’accorder avec les reflets renvoyés par la réalité, qui à ce point peuvent également être vus comme des projections, appliquées non pas sur des personnes (au sens psychanalytique du terme) mais à des images. Après cette digression scientifique, retrouvons notre fil de réflexion plus métaphysique…

Éprouver, épouser, traverser la grille…

Dentelle de marbre, Inde

Comme je le disais dans la première partie, il y a des plongées libératoires, car en passant à travers le filtre de ses expériences intimes, on peut renaitre une nouvelle fois, purgé de ses scories, rééquilibré et empli d’une énergie vitale. Selon la philosophie bouddhiste, notre état présent est toujours relié à une dynamique de changement et de métamorphoses. Qu’est-ce qui s’écoule, qu’est-ce qui reste de nous ?.. Si peu car lorsqu’on accepte le principe de l’impermanence, lorsqu’on se détache des apparences, on peu ressentir que nous ne sommes sur terre qu’une enveloppe alors que l’essentiel (notre pensée, les idées, les émotions, les énergies, la force du mental…) est impalpable. Et notre schéma corporel également, qui se matérialise avec des cellules et des tissus osseux en renouvellement, sur un plus ou moins long terme (au bout de 7 années, notre organisme s’est entièrement renouvelé). On peut encore ici faire un parallèle avec l’acte photographique, dans son rapport au temps : fixer sur une pellicule ou en données numériques et pixels l’immanence de la vie, traiter de la dichotomie entre le moment présent et l’éternité.

IMA, moucharabiehs de Jean Nouvel

C’est ce qu’illustre la photo d’introduction : prise au hammam de la mosquée de Paris, elle met en scène une bouche d’évacuation par où s’écoule l’eau et les peaux mortes, tandis que la lumière – à la fois matière et vibration, photons et onde – se reflète sur le sol mouillé à travers un vitrail, en évoquant doublement la fluidité des choses et du temps. Mais j’y vois aussi une forme de permanence, le marbre peut-être… Une présence à soi en tous les cas, un éblouissement, et même un ravissement (la fenêtre, l’ailleurs). Un passage au hammam ne vous fait-il pas ressortir frais et pimpant, purifié après un bon gommage, les énergies circulant à nouveau très librement dans votre organisme ? D’ailleurs l’architecture islamique et orientale, avec le moucharabieh, réactualisé par Jean Nouvel ci-dessus, est un tout jeu de transparences, d’ombres et de lumière ; celle-ci étant tamisée par des croisillons de bois ou de marbre très ouvragés, parfois de la véritable dentelle.

Saisir l’intention photographique, et plus généralement de l’acte de création, n’est jamais évident. C’est pour cela qu’il faut toujours procéder par tâtonnement, car les tenants et les aboutissants ne sont jamais donnés dès la première étape, et les orientations peuvent changer. L’évolution au jugé de l’œuvre dans son processus de réalisation, de mise à jour, est d’ailleurs un bel objet d’auto-surprise pour les artistes.

Vitrail de Henri Martin-Granel, Gard

Derrière le filtre de ses émotions

Ce parcours artistique et psychologique se prolonge naturellement dans la littérature avec les Rêveries du promeneur solitaire, l’œuvre posthume de Jean-Jacques Rousseau dont le titre semble déjà tout dire. Ce grand esprit solitaire, dans son attachement à une nature humaine idéale et sans vice, s’est souvent réfugié en Suisse, sa patrie, afin de fuir les querelles intellectuelles de l’époque et de se régénérer auprès d’une Nature neutre, originelle et sublimée. C’est dans l’Oise cependant qu’il passa les derniers moments de sa vie, afin de tenter de conclure le travail philosophique d’une vie, préparant par ses derniers écrits la transition de la pensée universelle des Lumières vers une forme beaucoup plus intime d’écriture annonçant le Romantisme. Ce nouveau courant de pensée emportait déjà l’Europe vers un XIXème siècle tourmenté, hors des limites de la raison et du classicisme, dans les vertiges des passions humaines, et, à travers les extases et les tourments du cœur et de l’âme, vers les rivages du rêve et de l’inconscient.

« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère de prochain d’ami de société que moi-même. » J-J Rousseau.

Les Rêveries du promeneur solitaire (écrites en 1776-1778, publiées en 1782) fondent donc l’autobiographie moderne. Rousseau s’y livre à une observation approfondie de ses sentiments intimes, préparant par là le terrain pour l’analyse psychanalytique, même si il était encore très loin de l’enchaînement libre et automatique de la parole que Freud mis en pratique dans la douce intimité d’un cabinet de consultation privé et contre rémunération.

Plutôt que choisir exclusivement la nature comme refuge et source d’émerveillement, support d’une réflexion philosophique parfois désillusionnée sur l’autre nature, humaine celle-ci, je préfère passer – lire Passages (1) et Passages (2) – d’un univers à un autre (urbain, naturel, artistique, virtuel…) afin de m’offrir plus de liberté, de variété de sources d’inspirations, dans le but d’ouvrir plutôt que fermer une réflexion. Le rapport au monde, à l’autre, ont tout à y gagner puisqu’il s’agit de trouver des solutions à ses propres blocages, d’ouvrir des possibles, engager l’échange et la discussion pour une meilleure compréhension.

Sur la piste de soi, ce lumineux inconnu

Une analyse sous la conduite d’un psy, d’un thérapeute, une recherche artistique (également enracinée dans son être intime) voire une auto-analyse ont bien sûr des propriétés libératoires, pour celui ou celle qui a le courage de mener cette aventure, non pas à terme – ce qui en dépasse le principe même – mais le plus loin possible. Car à ce jeu là, un je ou on se met entièrement en risque, on découvre qu’il n’existe pas de limite, et c’est ça qui est déjà merveilleux en soi ! En partant à la récolte des reflets de soi, on perçoit la réalité toute entière qui s’anime dans un autre jeu de miroirs, infini.

Cependant, à cette forme de plongée en soi, qui certes peut conduire à d’immenses horizons insoupçonnés et à une véritable révolution de son mode de pensée, je préfère dans la pratique au quotidien cette leçon de l’un des fondateurs de la philosophie grecque classique. Socrate délivrait gratuitement son enseignement dans des lieux publics, il donnait les fruits de son raisonnement philosophique à qui voulait le recevoir, le discuter et reconnaissait que les sens sont notre première appréhension du réel, source poétique intarissable :

« La sagesse commence dans l’émerveillement. » Socrate

La vie nous offre des respirations, des tranches de beauté pure même dans la banalité la plus triviale, qu’il est tellement jouissif et régénérant de pouvoir humer par tous les pores de sa peau. La réalité nous présente donc certaines heureuses coïncidences. Un esprit suffisamment disponible à ces moments là, saura faire un parallèle – et même relier – une pérégrination bien concrète à un cheminement du mental.  Se perdre (ou s’oublier dans la contemplation) pour mieux se retrouver…

Avoir le loisir de mener une réflexion, de créer un objet artistique, de se pousser dans certains retranchements, de trouver des issues et des solutions, de se surprendre soi-même, ne demande pas tant d’effort mais surtout du temps. Une réflexion est belle lorsqu’elle est bien articulée et bien illustrée. Elle se poursuit assez naturellement, comme un filet d’eau qui s’écoule pour retrouver finalement l’océan, elle vous donne un sentiment d’achevé et de plénitude. Malgré quelques circonvolutions dans le déroulé de ma pensée, c’est ce que j’ai essayé de mener ici.

Intellectualiser, conceptualiser, ce n’est pas rendre les choses plus compliquées, mais tout simplement chercher à comprendre comment elles fonctionnent, refaire et défaire les liens. Se simplifier l’existence par un regard plus clair et plus perspicace sur la réalité donne aussi plus d’ampleur lorsqu’on veut se situer dans un processus de création. C’est même fondamental. D’ailleurs un bon professeur de dessin conseillera toujours de simplifier son trait pour lui donner plus de force, d’aller vers l’épure…

Le fil artistique comme trame de l’abstraction

« Ganzfeld Apani », œuvre lumineuse de James Turrell présentée à la Biennale de Venise 2011

D’un point de vue artistique, et en remontant loin dans le temps, cette théorie a conduit progressivement à l’abstraction moderne : en partant de la représentation naïve, magique et synthétique des forces naturelles, de l’élaboration de critères esthétiques à la pensée mathématique appliquée aux motifs décoratifs du monde islamique et en Inde (comme ci-dessus), puis par les règles de la perspective et de l’optique théorisées par la Renaissance italienne (avec la camera obscura, décrite puis livré au monde de l’art en partie grâce à Léonard de Vinci), puis leur transgression au XIXème siècle avec la préférence donnée à la lumière et à la couleur par les impressionnistes français. Ce virage fut étayé par l’apparition de la photographie. Suivirent dans le courant de l’art moderne l’expressionnisme, le cubisme, l’abstraction, le constructivisme, etc… Jusqu’aux œuvres entièrement lumineuses de l’artiste américain James Turrell dans un raccourci certes un peu audacieux. Mais il est temps de conclure cette seconde partie !

Piet Mondrian, « composition en rouge, bleu et blanc II », 1937

Émerveillement. Je terminerai ici avec ce terme. Car oui, c’est dans cet état que la création artistique, tout comme la contemplation, la collecte d’images, la plongée dans le courant de la vie, nous entraine. Un émerveillement qui rompt les digues et qui aide aussi, en retour, à mieux se connaître soi-même. Et pour faire une boucle visuelle, voici une toile de Mondrian réalisée plus de vingt ans après la Composition avec grille 2 (Grilles de lecture 1) de Piet Mondrian, qui illustre toute la place que cet immense artiste a progressivement donné dans son œuvre au blanc, envisagé pleinement comme une couleur, au même titre qu’ici le rouge ou le bleu. Il créait, grâce à ce tracé rectiligne noir sur la toile, une impression d’illimité puisqu’il se prolonge (en imagination) sur le mur, en dehors du cadre. Cette grille finement calculée, longtemps retravaillée, ouvre d’autres perspectives, en donnant paradoxalement de la profondeur à une composition en deux dimensions : entrecroisement des lignes qui clignotent dans un effet d’optique (inversion du noir/blanc), glissement des lignes vers l’infini, cadrage qui laisse aux rectangles rouge et bleu un échappatoire, envahissement du fond blanc qui « enjambe » le premier plan, amplification du champ d’observation… Magie de la perception visuelle et maestria de l’artiste !!

Suite et fin : Grilles de lectures (3)

Florent Hugoniot © rédaction et photographie

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