Babel, la parole neutralisée

Les mots ont une mémoire, ils ont aussi un pouvoir. Ils aident chacun à se souvenir de son histoire récente comme de l’Histoire qui le précède. Ils transmettent et permettent de se projeter dans un avenir plus ou moins proche. En cernant les notions de temps et de distance, ils permettent aussi de garder l’équilibre entre le parcours de sa propre vie et l’immensité indifférenciée des autres expériences. De faire le point entre soi-même et d’autres positionnements, d’autres discours (témoignages personnels/tribunes officielles, réalité/fiction, privé/public, passé/présent/futur, etc.). « Cogito, ergo sum ». Penser par soi-même, parler par sa propre bouche permet toujours de savoir déjà qui et où on est, de se définir en fonction d’un environnement réel, toujours incontournable, et évite d’aller se perdre hors de soi. Crier, hurler contre le vent de folie empêche Ulysse d’aller se jeter à la mer, que son navire ne démâte et dérive dans les limbes du néant…

Mais la lucidité n’est pas le but recherché par tout le monde, et nombreux sont les miroirs déformants que nous tend notre environnement hautement technicisé.

Les sirènes de la mondialisation

Quand les voix dominantes deviennent discordantes, elles égarent tous ceux qui suivent ou obéissent, ou sont tout simplement à l’écoute. Mais dans le fonctionnement capitaliste actuel sont souvent amplifiés des discours qui correspondent à des lobbies, dans un monde de profits où les besoins sont systématisés et les contradictions savamment dosées. Et cette poussée soi-disant irrésistible et nécessaire vers un monde meilleur, globalisé– mais en fait terriblement efficace pour certains intérêts particuliers – s’articule autour d’une technolangue universelle. Le langage du numérique, issu de la culture anglo-américaine est la langue la plus parlée dans le monde contemporain, nouvelle Babel virtuelle et fusionnelle. Et souvent cette convergence de l’expression écrite, inscrite et enregistrée, « mise en ligne » ne sert malheureusement qu’à faire beaucoup de propagande, qu’on y participe volontairement ou non. En plus de propager beaucoup de vérités, mais aussi de mensonges, elle amplifie la banalité et institutionnalise une parole infantile, neutre et dépourvue de tout sens critique, toute individualité. Coolitude et bavardage stérile sont le reflet de notre peur du réel comme de notre fascination pour les écrans de fumée :

« Et sans doute notre temps […] préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être […] Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

Guy Debord, La société du spectacle.

Le nouveau charabia

La porte de l’Ogre, Jardins de Bomarzo, Italie

Pierre Merle décortique avec humour toutes les nouvelles « tendances » de la parole vivante, en prenant ses exemples à la source des médias officiels tels que la presse et la télévision. Il les décortique avec une jouissance non dissimulée ; il traque les tics et tocs qui s’expriment à tous les niveaux de la société française, et dessine avec les mots les lignes de fracture qui se renforcent. Il note d’ailleurs que la langue ne s’élabore désormais plus dans les milieux populaires, mais dans les sphères du pouvoir. Même le verlan, et le « parler Banlieue » pourtant tant en vogue dans les années 80/90 ont reculé, se sont ringardisés devant ce qu’il appelle le style de l’esbroufe, le parler de la frime et du vide des années 2010.

« Pulvérisée, la langue de bois de grand-papa prétendument réservée à une supposée élite dirigeante ! Dépassé, le simple politiquement correct basique à l’alibi moral ! Bonjour, le charabia tissé d’esbroufe. D’esbroufe pour de l’esbroufe. Le charabia nouveau est arrivé ! »

« Reprenons donc cette interrogation fondamentale : vous croyez que le langage sert à se faire comprendre du commun des mortels ? Erreur ! Funeste erreur. Désormais, et de plus en plus, il permet surtout de noyer le poisson ; mais il permet, grâce à une vitesse de circulation médiatique sans précédent, de le faire à grande échelle, attirant irrésistiblement au passage et comme des mouches tous les bailleurs de bec, snobs patentés et aspirants snobs (de ce côté-là, il suscite même des vocations) de toutes portées et de toutes espèces. »


Pierre Merle, Le nouveau charabia, le français est une langue étrangère.

L’art de l’euphémisme

Les paroles creuses, la langue de bois, en jeter pour pas un rond, étaler son peu de culture comme de la confiture, tout ça on connaissait déjà, non ? Mais désormais, tout discours se doit d’être fun, consensuel. Afin que l’activité économique, la mondialisation tournent à plein régime, il ne faut surtout pas qu’un grain de sable, un désir trop vif de vérité ne viennent enrayer la petite comptine des flash info dans les médias mainstream, parfois rassurants, parfois angoissants, c’est selon. Et accessoirement perturber le rythme silencieux des dividendes qui tombent régulièrement dans l’escarcelle des actionnaires. Pour preuve, les agences de notation comme Standard & Poor’s, Moody’s ont toutes baissé les notes de la Tunisie et de l’Égypte, suite aux révolutions de Jasmin et de la Place Tahir. Encore plus cynique, c’est celle du Japon qui s’est vue dégradée à cause du séisme en mars et des fuites radioactives de la centrale de Fukushima. Comme quoi les aspirations humaines légitimes à la liberté, à la santé et à la protection de l’environnement ne font pas vraiment partie du système économique actuel !

Il y a surtout un art de faire taire dans les grands médias les voix un peu trop discordantes concernant une remise en cause totale du système économique et financier – voir l’excellent documentaire Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi, Gilles Balastre et Yannick Kergoat –  qui n’ose pas dire son nom (vous comprenez, on est en démocratie tout de même)… Cela s’appelle tout simplement de la censure. Et cet « apaisement » des discours s’est propagé jusque dans notre parlé quotidien. Ainsi au chômage, surendetté ou SDF, on n’a plus de problème, juste quelques « petits soucis » !

Si t’as pas liké, c‘est pas cool…

Avec Internet, les modes et les nouvelles expressions se propagent encore plus vite et plus largement. Mais, au delà de leur fréquence, la qualité des échanges textuels est-t-elle bien au rendez-vous ? On constate que les réseaux sociaux du web participent plus souvent d’une forme de neutralisation des personnalités et des discours (résumés en quelques signes plus éventuellement un lien hypertexte) que d’un enrichissement de la réflexion collective. Pas plus d’émulation du dialogue social non plus, à part sur certains forums militants. En 2012, les blogs spécialisés sur la pratique du web et tous ses aspects techniques – parfois bien complexes – ont explosé. Mais il n’y a pas de prise de conscience globale des enjeux que la révolution numérique entraine dans son sillage pour la société humaine, et les changements qu’elle pourrait apporter d’un point de vue de la participation que chacun devrait prendre dans le prises de décision qui nous concernent tous. Cela s’appelle la démocratie, qu’elle se pratique au sein d’une assemblée de personne réelles, ou on line. À moins d’une énorme crise comme en Grèce, et encore… Même dans une Espagne bien plus engagée dans la modernité et connectée, les populations semblent majoritairement écrasées par le revirement cruel de leur réalité quotidienne. Indignados, 99%, Wikileaks n’ont pas encore réussi à renverser le système. Le culte de la productivité fonctionne toujours, en Europe comme dans le monde entier, désormais à grand renfort de sauts technologiques.

Mais il s’agit surtout de l’accoutumance qui va avec l’utilisation de nos gadgets high tech : de la nécessité d’être en tout lieu et en tout temps connecté, pour pouvoir commencer à avoir une vie sociale, sinon l’entretenir et la mettre à jour… Réellement ?

Lire sur ce sujet l’article « Comment on nous Facebookise ».

Annexion de l’intime et du bien public

Pourtant les repères ne sont pas si loin, ils sont même à retrouver tout premièrement en soi, inscrits dans une sorte de disque dur de notre organisme, notre cerveau, la matière grise, et de retrouver une plate-forme stable, pour faire renaître une forme de réflexion philosophique, redonner corps aux mots et aux choses, lier à nouveau les signes à leurs signifiants. Quels risques évoque-t-on dans la « sphère publique » lorsqu’on entend les alarmes que notre « société en crise » (perpétuelle depuis 30 ans !) fait sonner régulièrement dans les médias officiels ? Economie, finance ou civilisation en crise ? Lorsqu’on constate effectivement les ravages humains et écologiques commis partout sur la planète, avec comme seule justification une richesse matérielle pour certains, qui s’applique à appauvrir la pensée de tous, il y a de quoi rester sans voix ! Engagés dans le modèle d’un développement à l’occidentale d’un soit-disant progrès, avançant dans les pires excès du capitalisme, nous sommes individuellement pris dans un processus de privatisation tout azimut.

Sacrifice des mots, une agonie du langage

Je m’étonnais à un moment de la fréquence avec laquelle on utilisait le mot « cœur », mis à toute les sauces, comme pour lui enlever son caractère sacré, et à priori, du domaine du privé, de intime : « cœur de cible », « cœur de ville », « cœur de métier »… Illusion de vivre en permanence attaché au milieu de l’action, toujours au centre de toutes les énergies, dans le carrefour des flux urbains et virtuels. C’est une stratégie de marketing : nous impliquer davantage dans de simples choix commerciaux, d’y mettre toute notre âme, comme si notre vie en dépendait ! Cette vampirisation des mots a de quoi vous l’arracher, le cœur, du moins la partie que les slogans publicitaires comme les jargon de l’administration et de l’entreprise ont bien voulu laisser encore battre dans notre poitrine !! C’est ainsi qu’on s’habitue à ce qu’un mot aussi connoté perde son sens sacré et poétique, lessivé, aspiré…

De même pour l’adjectif « humain » qui a tant été diffusé sur les ondes, particulièrement pendant les campagnes électorales, usé jusqu’à la corde ! Décidément, le chant du cœur venant du plus profond de l’humain ou des hauteurs de l’âme, ces deux mots maintenant éculés ne nous appartiennent définitivement plus ! Cette banalisation du langage on en vient à saper toutes les références historiques et socioculturelles, celles qui nous ont réellement construit et qui nous enracinent. Désormais, on plane au dessus des abymes de la pensée, on zappe les passages trop longs, on évite trop d’aller trop loin dans la réflexion. On vole dans un nuage de mots-clés, on glisse dans un labyrinthe de phrases qui se referment comme une nasse, et transforment nos mots en maux.

Lorsque, partout en Europe, l’extrême droite populiste accède aux tribunes officielles et s’empare des micros pour parler au « vrai peuple » des « vrais problèmes » qui l’écrasent, tandis que les partis politiques conventionnels, afin de sauvegarder les intérêts d’une extrême minorité, s’engluent dans un galimatias de non-dits, il y a vraiment de quoi s’inquiéter !… Surtout qu’en général les causes structurelles – sur lesquels les politiques n’ont plus le courage d’agir – sont esquivées et l’attention reportées sur un bouc émissaire, sur des groupes ethniques et religieux, comme les « Roms » ou « la communauté islamique ». L’autre est devenu un étranger, un proscrit. Surtout lorsqu’il ne parle pas, lui aussi, ce langage modéré et complètement creux de la Com’, s’il ne partage pas la peur existentielle que les politiques de sécurité ont imprimé dans la conscience de l’honnête citoyen du troisième millénaire.

Après les mots, dire encore


« Aujourd’hui, la révolution pour quoi faire ? Dès qu’un gouvernement réactionnaire arrive au pouvoir, il applique une politique de gauche. Et vice versa.

Moi, je gagne ou je perds, mais je combats seul. Vers 1930, les jeunes gens avaient la révolution. Par exemple Malraux, Drieux La Rochelle, Aragon. Nous n’avons plus rien. Ils avaient la guerre d’Espagne, nous nous n’avons même pas une guerre. A part nous-mêmes, notre propre image et notre propre voix, nous n’avons plus rien. Mais peut-être c’est ce qui est important, arriver à reconnaître le son de sa propre voix, et la forme de son visage. De l’intérieur, il est comme ça (geste fermé) et quand je le regarde, il est comme ça (geste ouvert, regard sur la caméra). C’est à dire qu’on me regarde et qu’on ne sait pas à quoi je pense, et qu’on ne saura jamais à quoi je pense.

Là, maintenant ! (…) C’est déjà fini.

J’essaie de cerner ma propre pensée. Et ma parole, d’où vient la parole ? Pt’être que les gens parlent sans arrêt comme les chercheurs d’or. Pour trouver la vérité, ils remuent le fond de leurs pensées. Ils éliminent tous les mots qui n’ont pas de valeur. Et pour finir, ils en trouvent un. Tout seul. Or un seul mot tout seul, c’est déjà le silence.

Pourquoi vous m’aimez ?

– Je ne sais pas… Parce que je suis folle. »

Le petit soldat, Jean-Luc Godard

Cet article fait partie d’un cycle sur le langage. Vous pouvez retrouver tous les articles dans la rubrique Flux du langage

Florent Hugoniot

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