À tes pieds

« Comme les pieds », Emmanuel Braudeau

Il y a parfois de drôles de messages inscrits au sol, et ils ne sont pas forcément fait que pour les pieds… En ville, ceux qui marchent toujours tête baissée peuvent être contents, ça leur anime un peu le parcours sans être obligé de regarder la morosité urbaine alentour, ni les habitants gris et affairés. Entre deux passages piétons et trois escalators, ils peuvent ainsi tomber le nez sur un pochoir, un dessin, et s’évader tout en restant confiné dans leur mutisme. Les autres, ceux qui marchent la tête haute – mais ne saisissent peut être pas beaucoup plus de leur réalité environnante qu’une succession de vitrines et de panneaux publicitaires – sont parfois invités, avec un peu d’humilité, à regarder le bout de leurs pieds et d’y découvrir, ô surprise, de la poésie !

Scarabée sur le parvis de Beaubourg

Orientations multiples

Car le macadam des villes n’est pas seulement un revêtement pratique, rebondissant pour les semelles des passants, les roues des voitures ; il n’est pas non plus un parfait réceptacle pour les crottes des toutous d’appartements. Non, le sol des villes n’est pas que SALE et LAID et BÊTE (comme ses pieds) !! Il est déjà recouvert de signes extrêmement pratiques, blancs ou jaunes ou verts, pour la circulation de tous règnes (piétons, handicapés, cyclistes, automobiles, bus, tramway, métro…). Lavé à grande eau chaque jour, il sait aussi se couvrir de signes moins fonctionnels et plus artistiques. Parfois des messages militants se succèdent sur le chemin, antinucléaires, antisurveillance, pour la défense des ours polaires… Ils sont (encore) rarement publicitaires, on imagine aisément que ce support n’est pas assez glamour et clinquant pour les marques de cosmétiques, par exemple. Les cabines téléphoniques attirent également les artistes de rue, peut-être parce qu’elles sont en voie de disparition. Comme un dernier hommage, elles sont bariolées d’une encre-colle translucide, souvent grise, et à leur pied, un texte dégouline de la vitre au sol (dans le diaporama plus bas).

Nous ne nous arrêterons ici que devant ceux qui nous emmènent plus loin, plus haut ou plus bas dans l’instant, sans nous promettre un monde meilleur ou un abonnement internet plus avantageux, ceux qui invitent tout un chacun à sortir de ses pensées pour découvrir un quotidien différent et moins banal, imaginatif, contestataire et réenchanté.

Poésies urbaines

Quelques artistes s’intéressent à ce terrain d’expression, encore peu ou mal utilisé. Mais contrairement aux façades et à tous les espaces à la verticale, sur lesquelles le street art urbain s’est largement développé, le macadam reste un territoire artistique dévalorisé et largement inexploité. Mais il a tendance à se couvrir davantage chaque jour d’interventions artistiques et de pochoirs du type Visit my site. Peut-être parce que la police est plus tolérante pour ce genre de « dégradation du bien public », ou que les places deviennent rare en hauteur ou encore que c’est le support qui a le vent en poupe….

En tous les cas, lapartmanquante a trainé ses basques dans Paris et n’a pas oublié son appareil photo, afin de vous faire découvrir, lecteur, lectrice, toutes ces merveilles d’inventivité et de création qui gisent sous nos pas, attendant juste qu’on baisse les yeux et qu’on lève un peu le pied pour éclore, telles des roses de goudron, des pâquerettes de granit. Voici un diaporama d’une cinquantaine d’images et de messages imprimées sur le sol :

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lapartmanquante a même rencontré un de ces artistes qui ont élu les trottoirs et rues comme terrain d’expression. Il s’agit d’Emmanuel Braudeau, qui travaille dans le 18ème arrondissement de Paris et anime les passages piétons avec ses dessins délicats en fils de peinture, parfois accompagnés de quelques mots qui entrent en résonance avec les entrelacs d’images et le lieu.

Emmanuel Braudeau, artiste stellaire et intemporel

Emmanuel Braudeau

Emmanuel a commencé par peindre sur les passages piétons de Versailles (entre 300 et 400 à ce jour). Puis il a investi la capitale, avec déjà une centaine d’œuvres visibles de Montmartre à Maubert-Mutualité. Il les réalise de nuit, pendant de longues promenades, sans projet prédéfini. C’est seulement selon son ressenti, dans un endroit en particulier, qu’il sortira ses peintures pour dessiner, au doigt – défiler a-t-on envie de dire – des personnages tout en coulures et vibrations. Sa technique, dérivée du dripping de Jackson Pollock (mais sans pinceau ni pot de peinture percé) lui permet de transmettre ses propres énergies corporelles, de donner un souffle de vie à ses peintures, qui mettent parfois en scène plusieurs figures dans un bel élan amoureux, pacifié. Sur les grandes bandes blanches parallèles viennent se coucher les anges, s’allonger des couples, pendant que des muses jouent à cache-cache entre le macadam foncé et les lignes claires.

Passage piéton, Montmartre, Paris : une œuvre d’Emmanuel Braudeau

Ces personnages oniriques et bienveillants se mélangent, mais sans « attachement », en restant autonomes. D’un autre côté, ils relient le sol au ciel, tirent le piéton vers des lignes de rayonnement cosmique et l’entraînent vers les étoiles. C’est d’ailleurs là qu’Emmanuel va directement puiser son inspiration, dans des voyages connus de lui seul. Ce sont les mythologies grecque et étrusque, les premières encres bouddhistes et les peintures de Chagall qui lui ont indiqué le chemin. Matisse, pour sa perfection du trait, reste une de ses grandes références. Et le traité du moine citrouille-amère lui a ouvert des univers fantastiques, intenses… Figure-filaments, ses compositions jetées éclairent les trottoirs et débordent des passages, les amplifient. Parfois accompagnées de quelques mots, sorte de haïku amoureux et généreux, elles interpellent les passants en faisant soudainement sens.

Colombe de trottoir, Emmanuel Braudeau

Colombe de trottoir, Emmanuel Braudeau

Aussi, certains, plus curieux que d’autres, vont rechercher sur le web, via des moteurs tels Google, la trace de cet artiste mystérieux et stellaire. Voici le lien de son blog sur lequel vous pourrez voir ses toiles et trouver des infos pour ses prochaines expositions : Emmanuel Braudeau. Et si par hasard vous passez au dessus d’une de ses œuvres, ralentissez le pas et n’hésitez pas à plonger le regard entre deux bandes blanches, dans les mondes parallèles de sa poésie urbaine !

Florent Hugoniot

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