Tortuga Karma

La Puesta del Sol, le couchant, la porte du soleil s’ouvre sur la voûte céleste. Là, l’étendue bleue nuit déborde des cimes des montagnes. Les longues rafales de vent qui soufflent éparpillent les étoiles.

L’arbre se courbe, souple et fantomatique : il tisse le vent depuis des éternités. Au dessus, le cosmos me fait des clins d’œil.

Ne pas perdre le fil : j’ai disposé en vue à côté de mon lit le champignon en crochet orné de petites perles brillantes que j’ai acheté un peu plus tôt dans le chalet rempli de produits artisanaux.

Mes draps enroulés à mes pieds forment comme un cocon, une chrysalide qui a glissé, encore animée de mon propre souffle.

Désormais mon corps dupliqué est une enveloppe qui se retourne. Ce qui est dedans passe au dehors et ce qui est dehors s’engouffre au dedans. Todo adentro afuera, et vice versa… Mon corps devient un immense anneau de Mœbius. Vertige.

Besoin de me toucher le visage, de prononcer un son. La pravana mantra AUM sort de ma bouche et je me concentre sur ma respiration pour ne pas angoisser.

Le processus s’effectue doucement, inexorablement dans l’acceptation. Je flotte dans une mer d’énergies palpables, un peu comme une méduse : je ne serai bientôt plus qu’un flux de pensées et de sentiments.

Pourtant, les clignotants qui s’allument en moi sont autant de nœuds, de résistances, que j’identifie. Ils se neutralisent progressivement et je retrouve le schéma corporel original qui fait que, sans douleur, mes deux épaules sont exactement placées au dessus de mes deux hanches qui elles-même sont posées sur mes deux pieds, bien plantés en terre. Et mes jambes toutes élastiques, ma colonne souple comme l’air…

Homme-animal-être-au-monde

Un besoin fréquent d’uriner, comme un grand drainage intérieur, me fait souvent sortir de ma chambre pour aller à la cabane WC-douche, à quelques mètres en contrebas. Et lorsqu’au troisième aller-retour j’ose enfin lever les yeux vers l’œil aveugle, effrayant, insoutenable de blancheur de la lune pleine, mon cerveau s’ouvre comme une grenade mûre, percé par la lumière éblouissante, directe et froide qui tombe sur tout le paysage.

Lune translucide, comme une tortue sans âge, presque aveugle, dérivant très lentement sur un plan inversé. Elle me fait mal aux pupilles, mal au cœur. Cette tortue pleure à travers moi, et je bois les larmes amères de ma mère tandis que coulent de mes yeux l’eau salée de tous les océans. Purification de l’âme, clarté, larmes de joie !

Mes doigts, des nageoires. Mes bras, des ailes.

De nouveaux chemins apparaissent dans le ciel, des chemins de crêtes, des routes célestes, des vortex… Les galaxies sont comme des connexions synaptiques, des nuages de mots. Les étoiles dessinent des cartographies simples où un point lumineux entre en résonance avec un autre. Ensemble elles tirent des directions ; une croix parfaitement symétrique se dessine sur l’obscurité dense, une boussole en pleine mer. Scintillements de pierres précieuses multicolores, lents déplacements de signaux lumineux, étoiles migrantes, feux : ce sont les âmes des morts qui rejoignent la lune pleine, qui sera leur premier tremplin pour entrer dans l’au-delà. Il y a encore certainement des chamanes ; ils voyagent sous leur forme de corps astral, cherchant l’équilibre entre l’attraction lunaire et la propulsion des vents solaires, qui leur permettent de changer de cap. Tandis qu’ils surfent tout doucement dans l’infini, je me dis que divinités du Pacifique et hypothétiques extraterrestres me laisseront en paix cette nuit.

Glisser dans les cieux me semble à portée de main, il suffit juste de préparer son impulsion, trouver la bonne orientation, s’élancer du bon pied. Mais, novice et solitaire, je risque de me perdre, de ne jamais savoir revenir à mon point de départ. Le voyage stellaire nécessite une initiation, et le champignon en laine vierge et à la coupole étoilée qui est posé dans ma chambre est le seul lien familier qui me retient ici entre ciel et terre.

Mon voyage tout intérieur, il se reflète sur le miroir incurvé de mon âme.

Une grande circulation de l’esprit dans tout le corps, les vannes s’ouvrent, un bouchon a sauté dans mon cœur. Sans me perdre, toujours conscient, je me dépasse dans des retrouvailles avec le règne végétal et animal.. Le lien entre les différentes espèces se redessine, comme une évidence dans un grand courant intense et continu. Morts et renaissances, métamorphoses du vivant m’entrainent au delà le la disparition physique. Cycles infinis, flux et reflux des marées, les êtres humains, leurs dieux et civilisations sont aussi en transformations perpétuelles.

Retrouvailles également avec mes morts : ma mère, ma grand-mère, ma lignée maternelle qui a donné son rythme aux battements de mon cœur. Présences rassurantes que ces figures tutélaires. Le dessin du cycle des renaissances et des transmutations s’imprime dans mon esprit, cet escalier à quatre marches qui se recourbe ensuite sous lui même pour recommencer à l’infini, et s’étirer dans une très très longue fresque… La peur a disparu, même un ange noir surgi de la nuit agitée, romantique à souhait, avec ces bourrasques qui me font tanguer, ne m’effraierait pas. Mais inutile de tenter le diable…

Une ouverture qui mène à la compassion, l’amour de l’universel. Ordre et cohérence Besoin d’étreindre, de partager, sentiment de communion.

Mitla, État de Oaxaca, Mexique : fresques de la transmutation, art zapotèque

Sentiment d’achèvement et d’impermanence à la fois : la vie me semble extrêmement fragile, tenue, précieuse, preciosa. Encore un moment en suspension avant la redescente symétrique en forme d’hyperbole.

Sin título, 2011, Ariel Sainz Lazcano (1972). De la serie Materia oscura núm.1 – Óleo y carbón sobre tela, 180 x 180 cm

Un grand miroir rond glisse, silencieux, sur la surface de l’eau. L’eau est intensément noire, tout comme le ciel au dessus qui s’y réfléchit. Au delà de l’alternance vie/mort, ce grand miroir ovale crée des vaguelettes qui partent en ondes tout autour de lui, leurs reflets argentés animent la nuit la plus profonde du monde. Muet, le miroir finit par ne refléter que lui même, tandis que, noyé dans une encre de Chine comme un cœur en son sang, il questionne l’univers, énigmatique : c’est un œil géant et humide de tortue, qui regarde le néant.

Mes yeux sont d’une sensibilité extrême aux brillances, les feuilles des arbres qui remuent sous la lune, une pierre… La lumière surgissant du noir le plus profond, le noir absolu, me renvoie à la mystique soufie. Tout autour de moi, la montagne, le ciel s’aiment et ne font qu’un. Un grand lac calme qui imprime les rythmes de mon cœur, les transforme en ondes régulières qui courent aux confins de la nuit.

Je décide d’aller me recoucher : cela fait environ cinq heures que je voyage et me voici revenu à mon point initial, dans ma cabane cosmique, une simple chambre rustique. Je plonge sous les draps, au chaud sous trois couvertures.

Reconnaissant des éléments, de la Voie, je remercie le destin de m’avoir fait vivre cette expérience en ce lieu, en ce moment exactement, conscient du Tout, vivant la totalité tout en étant en itinérance vers mon centre très intime. Réconcilié, j’ai retrouvé toutes mes parts et je vogue, plein et léger, dans l’accalmie de mon inconscient.

Je m’endors d’un sommeil profond et sans rêve.

Yann M.

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