Flottements artistiques dans le Haut Marais : 3 expos photo

Lapin immergé de la série « Swimmer » à La Galerie K @photo Marko Zink

C’est en ce moment le Mois de photo à Paris. L’occasion, pour les pros de la photographie comme pour les amateurs, de partir à la découverte de talents inconnus ou reconnus. De laisser glisser son œil sur des œuvres argentiques ou numériques, pour s’arrêter devant un travail qui saura vous captiver. À l’occasion de cette grande manifestation artistique dispersée dans des dizaines de lieux et qui a lieu tous les deux ans, les approches et les sensibilités sont nombreuses et les sujets d’inspiration non moins vastes. lapartmanquante est allée faire un tour riche en surprises rue Notre-Dame-de-Nazareth, dans le 3e arrondissement.

Selon les quartiers, la variété des expositions ne sera pas la même (voir le plan sur le site officiel en lien ci-dessus). Bien évidemment, c’est dans le Marais ainsi qu’entre Saint Germain et Montparnasse que vous trouverez le plus de galeries et de lieux institutionnels participant à l’évènement. Mais il y a d’autres endroits qui méritent le détour, comme ce quartier redynamisé que nous avons redécouvert à cette occasion, situé aux abords de la Place de République (en chantier, en vue de devenir semi-piétonne) et qui est déjà devenu une référence dans le milieu parisien des galeries d’art.

Du côté du Haut Marais

La rue Notre-Dame-de-Nazareth est à la frontière des les 3e et 10e arrondissements à Paris

Le régime maigre offert dans les quartiers nord-est de la capitale (trois adresses dans le 18e, une seule dans le 20e et aucune dans le 19e) m’a donc incité à aller m’aventurer dans ce nouvel eldorado de l’art business en marge du Marais, un périmètre allant de la Place de la République au Musée des Arts et Métiers. Ce qui n’était il y a encore quelques années qu’une succession de rues assez sordides a énormément changé : c’est devenu désormais un quartier branché, qui se désigne par le très aristocratique et tout neuf terme de « Haut Marais ». À deux pas de l’effervescence de Répu, il y règne un mélange bien tempéré de commerces de bouche, de magasins d’accessoires pour surfers urbains, d’instituts de beauté ultra-pointus pour les sourcils, de boutiques de prêt-à-porter et de grossistes de fringue (initialement la spécialité du quartier). Les trottoirs ont été refaits, les façades blanchies, des arbres et des réverbères rétro y sont plantés régulièrement et les rez-de-chaussée sont ponctués désormais par toutes ces nouvelles galeries qui occupent d’anciens ateliers de confection, ou d’autres commerces tombés dans l’oubli et datant d’une époque encore réellement populaire – c.a.d. il y a 4 ou 5 ans maintenant… Tout va si vite dans ce courant de spéculation arty du centre parisien, phénomène qui se déplace toujours un peu plus vers les quartiers périphériques et va même parfois flirter de l’autre côté du périph’ !

BARBAPAPA d’Isabelle Chapuis

Série Barbapapa @Photo Isabelle Chapuis

Mais bon, on ne va pas bouder ce plaisir de découvrir de nouveaux lieux consacrés à l’art contemporain, et parfois même spécifiquement à la photographie. Il n’y a pas moins de 11 galeries désormais dans la rue Notre-Dame-de-Nazareth, de qualité inégales mais dont certaines méritent vraiment d’être citées : Backslash Gallery et La Galerie K (pluridisciplinaires), et pour la photographie plus spécifiquement, Paris-Beijing et Édition Photo. Cette dernière expose le beau travail d’Isabelle Chapuis (photo ci-contre), lauréate de la bourse du talent 2012. Dans sa série Barbapapa, un enfant noir, très hiératique, sort de l’obscurité. Il est relooké avec de la barbe à papa, partiellement enveloppé par un nuage rose, et semble accompagné par cette matière collante comme s’il s’agissait d’un animal familier, d’une part cachée de lui-même – entrailles voluptueuses ou encore matière extraterrestre proliférante… Cette présentation à la fois glamour et surréaliste est nimbée d’une belle mise en lumière, qui fait contraster la peau foncée du garçon avec la transparence du sucre effilé couleur mousse à la fraise. D’autres grands tirages de la série Cocon et Glaciation sont à découvrir également à Édition Photo jusqu’au 1er décembre.

« Fascinée par les matières, Isabelle Chapuis utilise la beauté d’un garçon-mannequin, et la texture diaphane de la barbe à papa, pour créer une narration inédite et pleine de mystère. « J’ai approché cette série avec la même exigence visuelle qu’une série de mode féminine, » explique la photographe. « Pour ce faire, je cherchais chez un enfant une beauté froide, qui ne soit pas enfantine. J’avais envie de jouer et mettre en scène une matière qui évoque inévitablement l’enfance tout en détournant les codes. »

Roxana Traista

Ouate @Photo Isabelle Chapuis

Évanescences aquatiques et immeubles en lévitation

A la redécouverte de ce quartier tout relifté du Haut Marais, deux autres expositions photo tout en flottements m’ont retenu, sûrement du fait de mon état d’esprit ce jour là, mais aussi par leurs qualités intrinsèques.

LES ABYSSES ONYRIQUES, Marko Zink

Burka, © Marko Zink

Marko Zink présente à La Galerie K deux séries de photographies immergées et prises dans les eaux transparentes et calmes des côtes grecques : Swimmer et Burka. Ce photographe autrichien crée des scènes irréelles et troublantes en saisissant avec son objectif des vêtements ou des accessoires qu’il fait dériver doucement dans les courants maritimes. Il leur donne forme et mouvement, et crée paradoxalement des présences fantasmées évoluant entre deux eaux avec la grâce des méduses, l’évasement des coquillages, recréant le ravissement visuel d’un banc de poissons multicolores qui s’enfuit. C’est une danse de sujets imaginaires et désincarnés dont il ne reste que des traces, des pièces à conviction en errances. Pourtant, semblant eux-même voués à se diluer dans la Grande Bleue, ces objets inutiles reprennent vie une ultime fois, s’offrant totalement en une fraction de seconde. Un moment magique que, derrière son viseur, le regard de Marko Zink cueille (ou pêche) à la volée.

@Photo Marko Zink

Son travail argentique en couleur est remarquable, et pour obtenir les couleurs intenses qui éclatent sur ses grands tirages, il procède à une chimie toute personnelle et secrète, puisqu’il prépare ses pellicules (cuisson/trempage /séchage) qu’il utilise ensuite d’une manière plus conventionnelle. Sans faire jamais de retouche numérique, il obtient ainsi le grain et l’effet de saturation qu’il souhaite. Il lui faut en moyenne deux pellicules pour une seule photographie retenue.

« Dans Burka, on peut y voir une danseuse cristallisée dans son propre mouvement. La notion de vie et de liberté est ici omniprésente, à travers un vêtement qui peut représenter l’enfermement. Dans d’autres images, chacune des robes figées laisse deviner le corps qu’elle vient de quitter. Les chaussures en mouvement au fond de la mer semblent être encore habitées. On cherche les jambes pour y trouver la silhouette de notre imagination.

La composition joue avec la présence et l’absence, le corps est suggéré et reste fantomatique. Ces scènes à l’aspect quasi-onirique nous révèlent des réalités essentielles. La Burka porte la couleur du sang, c’est à la fois la couleur de la vie et de la mort. D’un rouge vif, elle flotte et danse au cœur d’un bleu turquoise telle une vision utopique de la liberté. Elle devient ce drapeau, cet hymne à la liberté en travestissant ses contradictions. »

Nazim Kadri

La vie et la mort, l’apparition et la disparition, l’enfermement et la libération sont ici savamment mis en scène, dans une double mise en abysses/mise en abîmes (un peu facile mais je ne pouvais pas m’en empêcher)… Ces thèmes existentiels donnent de la gravité aux photographies de Marko Zink, au delà de leur esthétique très séduisante. C’est ce qui fait la force de ce travail remarquable que je vous conseille d’aller voir. Une dédicace des catalogues par l’artiste ainsi qu’un cocktail/soirée jazz est proposée au public le mardi 4 décembre à La Galerie K, au 31 rue Notre-Dame-de-Nazareth 75003 Paris, à partir de 17h30.

La figure féminine – qui s’accorde tant avec l’élément aquatique – me fait ici repenser à cette scène mythique du film Les aventuriers, lorsque Lino Ventura et Alain Delon immergent le corps de Joanna Shimkus dans son scaphandre-sarcophage, sur une musique abyssale et tragique de François de Roubaix (à partir de la huitième minute de ce montage vidéo). Je ne sais pas si le photographe Marko Zink apprécierait ce parallèle, mais ce film datant de la fin des années 60 illustre également, dans une approche assez caricaturale et un peu kitsch aujourd’hui, la métaphore de l’eau comme étant à la fois le symbole de la vie et la mort, et qui participe de cet insondable mystère de la mère/mer face au chatoiement de la féminité/fertilité… C’est aussi une histoire de disparition et d’énigme, dans un rythme de polard exotico-trépidant très latin, avec Robert Enrico à la réalisation et dont personne ne se souvient plus !

X

FLYING HOUSES, Laurent Chéhère

Flying House @Photo Laurent Chéhère

Pour reprendre un peu d’altitude et de légèreté, voici une deuxième exposition, Flying Houses de Laurent Chéhère, située à quelques mètres de la première, à la Galerie Paris-Beijing. Cette galerie est spécialisée dans la photographie asiatique mais cette fois-ci, pour le mois de la photo elle a fait un écart et présente cet artiste français par pur coup de cœur. Une envolée de pavillons et d’immeubles haussmanniens délabrés accueillent les visiteurs. Tout en humour et en clin d’œil, le travail photographique de Laurent Chéhère est totalement différent, puisque cette fois-ci, s’ il y a manipulation du regard, c’est grâce à un traitement numérique réalisé après les prises de vue. Car il faut plusieurs clichés ré-assemblés afin de composer une seule de ces images surréalistes et très poétiques. Les quartiers de Belleville, de Ménilmontant et de la Goutte d’Or sont un vivier pour y dénicher ces façades vétustes, auxquelles sont intégrés d’autres détails, des fenêtres encadrés comme des tableaux, du linge séchant au vent, des graffitis trouvés ailleurs… Un jeu de recomposition de la réalité (merci Photoshop !) qui identifie, archive et met en valeur ce vieux Paris à l’identité si forte et tant prisée par la publicité et le cinéma.

Flying Houses @Photo Laurent Chéhère

On pourrait également faire le parallèle entre l’habitat et la figure féminine, comme l’a si bien fait Louise Bourgeois avec son thème largement développé de femme-maison, et s’aventurer encore plus loin dans le jeu des correspondances inconscientes, mais ici le propos n’est pas aussi profond que dans Les abysses oniriques. Il est même beaucoup plus léger, quitte à s’acoquiner avec l’esthétique d’Amélie Poulain. Heureusement, l’humour, le décalage, la luminosité qui émanent de ces images truquées et fantastiques font que cette expo vaut le détour, histoire de s’envoler dans les cieux parisiens !

Flying House @Photo Laurent Chéhère

Paradoxalement, Flying Houses est un témoignage de ce tout ce décor populaire qui s’évapore encore un peu plus, ici dans ce nouveau quartier lissé du Haut Marais. Ceci pour la plus grande joie des collectionneurs, des amateurs d’art, et de la population bobo en progression galopante, mais malheureusement au détriment de la diversité humaine et socio-culturelle de la ville lumière. Car Paris fut aux XIXe et XXe siècle un vrai territoire de brassage des cultures et des différentes catégories de métiers. Une ville qui demeure cependant toujours un phare pour les arts au XXIe siècle, et qui sait si bien faire briller en brulant tout à la fois, certainement pour mieux se renouveler ?…

Rédaction Florent Hugoniot

Barbapapa d’Isabelle Chapuis (jusqu’au 1er décembre)
Édition Photo, 21 rue Notre Dame de Nazareth, 75003 Paris
paris@editionphoto.fr
mardi – samedi de 13:00 à 19:00
09 80 82 77 58
 
Les abysses oniriques de Marko Zink ( jusqu’au 8 décembre)
La Galerie K, 31 rue Notre Dame de Nazareth, 75003 Paris
06 81 20 86 88 ou 06 15 73 61 77
contact@lagaleriek.com
du mardi au samedi de 13h30 à 19h30
 
Flying Houses de Laurent Chéhère (jusqu’au 4 décembre)
Paris-Beijing, 54 rue du Vertbois, 75003 Paris
( M° Arts et Métiers ) 01 42 74 32 36
paris@galerieparisbeijing.com
Du mardi au samedi, de 11h à 19h
 
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