Crucifixions

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La visite de l’exposition « Chemin de croix » de Robert Combas & Ladislas Kijno, présentée à l’Espace Dominique Bagouet à Montpellier jusqu’au 7 septembre 2014, m’a amené à une réflexion toute personnelle sur le thème de la crucifixion et du sacrifice. Aprés une courte critique de cette exposition, je me laisserai donc aller à quelques considérations religieuses et philosophiques.

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Chemin de croix, onzième station : Jesus est attache à la croix – Combas/Kijno – Technique mixte, 195 x 130 cm – Collection Ville de Lille

« Chemin de croix » est une oeuvre peinte à quatre mains, entre 2003 et 2005, qui consiste en une série de douze toiles grand format, sur le thème du dernier parcours terrestre de Jesus, le menant vers sa divine destinée. Nous en retrouvons les étapes classiques : départ avec la croix, mise à nu, flagellation, pastiche de couronnement avec la couronne d’épines, crucifixion, mort et descente de croix. Une épreuve avant tout cruelle et sadique, si on ne la replace pas dans son contexte purement religieux de la révélation ! Cette œuvre a l’avantage de renouer avec la grande tradition de l’art sacré, qui a passionné de nombreux artistes du XXème siècle comme H. Matisse, F. Léger ou G. Rouault.

Parmi ces douze toiles, se succédant chronologiquement de gauche à droite dans ce joli pavillon situé sur l’esplanade du centre historique de Montpellier, trois ou quatre ont retenu mon attention pour leurs qualités plastiques et expressives. Le traitement de la couleur, les cernés noir des figures font penser à la touche de Rouault. Cependant la collaboration de X. Kijno et R. Combas ne m’a pas convaincu, l’apport du premier consistant en l’ajout sur les compositions du second, d’effets de matière rudimentaires voire bâclés, des papiers collés et des chiffons fripés, badigeonnés de peinture aux tonalités grises, salies. J’ai préféré de loin la proposition de Robert Combas, « La mélancolie à ressorts », présentée au Carré Saint Anne, plus loin dans le centre ville, graphiquement très riche et textuellement inventive et humoristique. On y ressent plus d’amplitude, une liberté artistique novatrice qu’on a du mal à retrouver dans « Chemin de croix ». Peut-être est-ce le sujet grave, tragique, qui a amené les deux artistes à proposer des œuvres assez conventionnelles, qui se rapprochent parfois malheureusement de la facture picturale, hérissante et torturée de B. Buffet.

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Chemin de croix, treizième station : Jesus est depose de la croix et remis à sa mère – Combas/Kijno – Technique mixte, 195 x 130 cm – Collection Ville de Lille

Le fait de se confronter à une partie de l’iconographie sacrée m’a interpelé, et décidé à écrire cet article composite. La crucifixion, épisode essentiel – crucial même ! – du Nouveau Testament est toujours commémorée dans les cérémonies religieuses à Pâques, et les chemins de croix sont empruntés par les processions, ou par les promeneurs du dimanche, les touristes. Elle nous ramène à certains points essentiels de notre héritage judéo-chrétien, à savoir la souffrance, le doute existentiel, le sacrifice, la mort et la rédemption.

Vivant au Mexique, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un parallèle avec les représentations du Christ en souffrance. De nombreuses sculptures polychromes en bois, hyperréalistes et mettant en scène un Jesus à l’épreuve, aux chairs meurtries, écorché, ensanglanté, allant jusqu’à l’incrustation de réels morceaux d’os et de dents, sont offertes à la dévotion des fidèles dans les églises et cathédrales baroques de ce pays, de tradition espagnole très catholique. Des Christs efflanqués, saignant, suant, ployant sous le poids de la croix et rampant, décharnés, cadavériques, allongés et blêmes, les belles églises mexicaines en sont remplies, dans un concours morbide des plus impressionant ! Ils sont souvent présentés dans des cages de verre ouvragées, accompagnés d’ex votos et d’offrandes, de fleurs artificielles… Un summum du kitsch ! Comme ce n’est pas trop de mon goût, j’avais hésité à les présenter ici, seulement tenté par la curiosité et une forme d’exotisme malsain. Replacé dans ce texte, ça me semble plus justifié.

Que le courant majoritaire de la chrétienté ait privilégié cet aspect tragique de la vie de Jesus dans la liturgie, a toujours été source de questionnement pour moi… Dans les pays latins, le catholicisme triomphant des XVIIe et XVIIIe siècles, puis finissant et décadent des XIXe et XXe siècles, a particulièrement illustré et célébré la mort de Jésus, la dramatisant au détriment de sa résurrection.

DSC09697Tandis que la tradition orthodoxe s’en est toujours tenue à des représentations plus idéalisées, mettant l’accent sur le message du Christ en Gloire et rédempteur. Même sur sa croix, il garde une majesté qu’on ne retrouve pas dans la débauche d’effets baroques et spectaculaires du catholicisme. De culture protestante, je n’ai jamais adhéré ou été ému par cette sur-représentation de la souffrance. Le symbole de la croix se suffit à lui-même il me semble, sans l’ajout du corps inerte du Sacrifié.

On retrouve la présence de la croix dans la tradition maya, sur quelques sites archéologiques du Chiapas. On raconte que les conquistadors espagnols, à leur arrivée dans le sud du Mexique, ont eu la stupéfaction de voir des grandes croix vertes plantées à l’entrée des cités, et encore utilisées actuellement (lire Selva Lacandona, Arbre de Vie et mythes mayas) ! Ne dit-on pas que Jésus, dans les années secrètes de son existence, aurait voyagé en Inde et en Amérique ?…

Le symbole de la croix, bien avant l’ère chrétienne, a été utilisé dans de nombreuses cultures historiques, de la Méditerranée à la Chine. Et faut-il rappeler que les premiers Chrétiens, persécutés par les empereurs romains polythéistes, avaient choisi le poisson comme signe secret de ralliement, avec le célèbre acronyme ICHTUS.

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Chemin de croix, quatorzième station : Jesus est mis dans le sepulcre – Combas/Kijno – Technique mixte, 195 x 195 cm – Collection Ville de Lille

«  Ajoutez à cela que, si l’on joint ensemble les premières lettres de ces cinq mots grecs que nous avons dit signifier Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur, on trouvera Ichthus, qui veut dire en grec poisson, nom mystique du Sauveur, parce que lui seul a pu demeurer vivant, c’est-à-dire exempt de péché, au milieu des abîmes de notre mortalité, semblables aux profondeurs de la mer »

Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVIII, 25

Ἰησοῦς / Iêsoûs (« Jésus »)

Peut-on considérer que l’Inquisition, avec ses horreurs, ses tortures perpétrées au nom de la foi et sa littérature douteuse, a trouvé l’alibi de ses moyens dans le fait que Jésus, lui aussi, a souffert, pour mériter le ciel et convaincre de l’universalité de son message ? Cet aspect de la culture judéo-chrétienne a été à mon sens dévoyé. La souffrance, aussi bien physique, morale que spirituelle, et son corollaire (courage, dépassement de la douleur, de soi…) sont à la base de beaucoup de nos actions. Mais était-ce une volonté hégémonique du Vatican, d’insister sur ce qui certes rassemble l’humanité entière, mais qui définit avant tout le bas peuple qui trime, fut saigné aux veines pour le bien être de l’aristocratie, du commerce colonial et d’une partie du clergé ? Ce peuple qui trouvait ainsi une justification sacrée et un exutoire à ses propres souffrance. Ou alors est-ce pour insister lourdement sur l’incarnation de Dieu ?? Il est intéressant de constater comment le courant catholique de la théologie de la libération, initié dans la seconde moitié du XXe siècle en Amérique latine par des prêtres réformistes au plus près de la population des fidèles et inquiets de leurs conditions de vie fut encore étouffé par le Vatican. C’est exactement en 1968 que ce mouvement prit forme…

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J’ai vu une seule fois au Mexique un Christ en gloire, immense, dans  une église moderne et remplie de fidèles de Chignahuapan. C’est un village réputé pour la fabrication de boules de Noël, en sphères soufflées et peintes à la main, où les Mexicains se pressent en prévision des fêtes de fin d’année, afin de faire leurs achats de décoration. Le sapin de Noël est lui aussi un joli symbole, l’arbre aux fruits eternels avec sa promesse de présents matériels comme spirituels, un espoir de récompenses sur terre et dans l’au delà pour conduite vertueuse…

DSC06903Ainsi, les représentations moins souffreteuses – voire plus sexy – de la crucifixion existent ! De nombreux artistes italiens de la Renaissance y ont contribué, en investissant le meilleur de leur talent. Ce courant artistique existe aussi, minoritairement, au Mexique. Et pour faire la boucle et revenir à Montpellier, voici un beau Jésus, plein et bien en chair, cloué sur sa croix, mais avec les jambes délicatement croisées, les bras levés célébrant les cieux, et la tête légèrement inclinée sur le côté, qui semble se reposer un moment plutôt que reposer éternellement. Cette sculpture (voir texte présentation web) m’a toujours misé en joie, malgré la dure réalité de la croix ouvragée qui le soutient. Car je vois aussi cette croix comme une structure, un arbre de vie, plutôt que comme un joug. Peut-être mon point de vue est-il tout à fait empirique. Mais force est de constater que le message principal de Jesus a eu plus de mal à passer. Selon les fondamentaux du Nouveau Testament, Dieu est avant tout amour, compassion et compréhension, et sa rencontre favorise l’élévation de la pensée plutôt que l’abrutissement des foules…

X

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La ville de Montpellier a érigé en 1984 une croix au Christ de bronze haute de 10 mètres sur 4,5 mètres de large. Elle se dresse sur son piédestal de pierre sur l’îlot central de la place Giral, à deux pas de l’esplanede du Peyrou, en remplacement de l’antique croix qui s’élevait au même endroit, abattue en 1562 lors des Guerres de Religion.

Quant au chemin, avec ou sans croix, je suivrai le précepte bouddhiste qui affirme que le chemin EST le but. La finalité de notre vie n’étant pas la consécration dans un autre monde, éthéré, supérieur et parallèle, mais la valeur de nos actions dans ce bas – et beau – monde terrestre !

Florent Hugoniot

 

 

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Un commentaire pour Crucifixions

  1. Un commentaire instructif et amusant qu’un lecteur a ajouté dans le groupe facebook lapartmanquante et que nous reportons ici :

    « Extrêmement intéressant… Dans la catégorie des crucifixions ou des descentes de croix « kitch », j’avais vu dans une église mexicaine, une de ces descentes de croix dont tu fournis quelques clichés. Dans des cercueil de verre, le corps du Christ, descendu de la croix, plus ou moins abîmé par les tortures…Dans une des églises visitées(je ne me souviens plus du nom malheureusement), il y avait des petites poires à l’extérieur du cercueil. Lorsqu’on appuyait dessus, on faisait saigner les différentes blessures du divin cadavre… Tout une programme !!! »
    PH

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