Le Calmecac, école impériale aztèque

Muro de Calaveras, Celosía escultórica de Manuel Felguérez, 2009 (70 aniversario de la fundación del Instituto Nacional de Antropología e Historia)

Muro de Calaveras, Celosía escultórica de Manuel Felguérez, 2009 (70 aniversario de la fundación del Instituto Nacional de Antropología e Historia)

Marcher dans Mexico, c’est vraiment une initiation : arriver dans cette ville tentaculaire par les airs ou par le réseau routier complexe, mesurer son gigantisme, la traverser, la ressentir, sentir ses odeurs, goûter ses saveurs… Cela se fait par étapes. Car la réalité de México DF est toute en strates, en couches, en courants, en sédiments du temps. Très vite, très proche, très loin, antique, romantique, surréaliste, une ville grouillante posée en miroir sur l’ancienne capitale aztèque Tenochtitlan, telle un mirage inversé, une Venise d’outre-Atlantique.

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Muro de Calaveras, Celosía escultórica de Manuel Felguérez, 2009 (détail)

Et l’autre ville moderne, souterraine, celle du métropolitain : large, fonctionnel malgré les retards fréquents et les arrèts impropmtus – il faut voyager aux heures de pointe et voir comment les hommes et les femmes sont séparés pour éviter la promiscuité – américaine, avec des gares gigantesques, mais aussi made in France / Siemens avec ses rames de métro identiques à celles de Paris. Une entrée de station Bellas Artes dans l’hyper-centre est d’ailleurs la réplique d’une station Guimard, cadeau de la IIIe République laïque et progressiste au Mexique.

Le métro est un test sociologique grandeur et parfois une épreuve, avec ses flots d’usagers plutôt bien disciplinés, mestzados, mestzadas, morenos, rubias, indios, nativos, chaparritos, delgados, sexy, gorditos, estranjeros qui y vivent quotidiennement ou qui y sont juste de passage. Le pavement est de dalles taillées dans de la belle pierre grise locale, claires et lustrées, aux veines délicieuses et glissantes, vibrantes comme des irisations aquatiques.

puebla-tepotzlan 017Déambuler dans les rues de Mexico est un vrai plaisir. Je me dirige en ce matin d’automne, tempéré et clair, vers le musée de l’INAH (Instituto Nacional de Antropologia e Historia) aux abords du parc de Chapultepec, avec le désir d’y faire ma toilette entre les marbres des toilettes. Et puis d’errer un peu dans quelques salles thématiques, de me faire ce cadeau matinal ! Je passe devant les grilles ouvragées de Manuel Felguérez, qui enserrent en partie les jardins du musée de l’INAH.

Comme il est encore fermé au public, je patiente sur la dalle de repos devant l’entrée, et savoure la sérénité de l’aube modelant une divinité minérale, massive et orangée, avec en arrière plan des immeubles-pyramides modernes qui me propulsent dans la jungle d’Amérique Centrale. Les portes s’ouvrent, je m’enregistre et plonge dans le lavabo rose, sors des toilettes rafraîchit en contournant l’immense toile de Tamayo, enfin présentable aux divinités que j’allais croiser dans les salles du musée de l’INAH, incontournable à Mexico City.

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Vistas de ojos / Eyes View – Mariana Castillo Deball – installation au MUNAL

Je me dirige ensuite vers le MUNAL, à deux pas de Bellas Artes. Il n’y a pas particulièrement d’expo, dont les affiches s’allongent en façade qui m’attire, mais je rentre voir ¡Puro mexicano! Tres momentos de creación, une chronologie de l’histoire picturale au Mexique. Une oeuvre contemporaine m’arrête : un dallage de lino gravé, représentant la Ville de México, 30 ans après l’arrivée de Cortés et sa petite armée de conquistadores, qui ont pris puis rasé Tenochtitlan. En si peu de temps, quelques dizaines d’années, les vestiges de la ville impériale disparurent tandis un autre construction urbaine barroque, s’élevait et surtout allait s’étendre  à l’horizontale, sur les tracés perpendiculaires de l’ancienne ville, au point d’assécher le lac salé et peu profond sur laquelle l’originale  s’était posée.

Carte aérienne de Ciudad de México

Carte aérienne de Tenochtitlan, ex Ciudad de México

Un miracle, un ravissement que cette capitale aztèque : voilà ce qu’au nom du catholicisme, quelques centaines d’aventuriers assoiffés d’or, forts de la poudre et du cheval, sont venus détruire toute une civilisation sophistiquée et en pleine assencion. Immaginez le traumatisme des survivants soumis, convertis, humiliés !!

Les dessins des personnages sont plaisants, certains sont même symboliques. C’est Vistas de ojos / Eyes View, l’oeuvre de Mariana Castillo Deball. Je voyage dans le temps et suis les figures dans leur cheminement. Pieds, petits pieds, mis piedes, où me menez-vous ?

 

« Mariana Castillo Deball est une artiste mexicaine contemporaine qui travaille l’installation, le dessin, la sculpture et la photographie. Vistas de ojos / Eyes View, 2014, est la réinterprétation d’une carte datant du XVIe siècle. La carte, agrandie, a été faite à la manière d’un pavement de bois gravé, suivant le tracé original, et dans l’intention d’inviter le spectateur à voyager en lui, à en les détails. De cette manière, un dialogue se crée avec les toiles historiques classiques alentour, et permet un rapprochement de genres, depuis une perspecive contemporaine, en démontrant l’aspect vivant et les changements de l’histoire. »

 

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C’est au Centre Culturel d’Espagne que je veux réellement aller. Je sors du tracé, de l’exposition et continue en direction du zócalo, zig-zaguant sur les trottoirs entre les grappes de piétons.

Le CCEMx se situe juste derrière la Cathédrale, dans vieil édifice barroque. Il est construit sur les vestiges d’un édifice relié au Templo Mayor, dans la zone sacrée à l’épicentre du pouvoir aztèque. C’est en descendant dans les sous-sols du centre culturel d’Espagne que je découvre ces traces des temps préhispaniques. Le but de mon errance muséale à México ? Quien sabe…

En 2006, des fouilles ont été entreprises par une équipe de l’INAH sur le site, avant que le centre culturel n’ouvre en 2011/2012 – avec une magnifique exposition sur les migrations, Intersticios urbanos : https://lapartmanquante.wordpress.com/2011/10/19/street-art-mexico-et-monde-hispanoamericain/

Les archéologues ont retrouvé les premières marches qui conduisaient au Calmécac aztèque, école des seigneurs où les fils des nobles mexicains venaient se préparer aux fonctions de guerriers, de gouverneurs, princes, ou entrer dans le sacerdoce. Ils y apprenaient les bonnes manières, la diplomatie et l’art de gouverner, à travers l’astrologie, la littérature, la philosophie et l’interprétation des Codex.

puebla-tepotzlan 087En même temps, ils ont excavé de nombreux objets, dont 88 sont exposés sur place, les autres ayant rejoint le Museo del Templo Mayor, dont 45 prehispaniques, 20 coloniales et 23 modernes.

Dans ce qui est devenu le Museo de Sitio del Centro Cultural de España en México, ont été retrouvées huit grandes pièces architectoniques de céramique, hautes de 2m40 environ, toutes d’une seule pièce. Remarquables, elles ressemblent à des flammes baroques ponctuées de petits cônes, jouant avec les ombres et les lumières. Elle se nomment Almenas, et sont inspirées du motif du caracol (conque marine) sacré, en coupe.

Elles rythmaient les toits-terrasses de l’école et c’est miracle qu’elles ne se soient pas brisées en mille morceaux sur le sol (elles sont à peine reconstituées). Ce sont certainement des mains consciencieuses et des esprits inquiets de la transmission d’un enseignement fondamental, qui les ont enfouies au pied de l´ex-édifice. Elles reposaient à 5,36 mètres de profondeur. La vidéo 3D de l’INAH, en fin d’article, permet de bien se rendre compte de l’architecture du bâtiment et de son inscription dans le Mexico d’aujourd’hui.

Comme je m’arrêtais devant l’une des deux almenas, je questionnais une étudiante en archéologie de surveillance, Diana. Quelle bonne idée ! Elle m’expliqua très généreusement la symbolique de ces céramiques pas seulement décoratives, avec certains éléments de la mythologie nahuatl que je vais essayer de retransmettre ici, en m’appuyant sur mes courtes notes.

D’abord elle me fait remarquer que ce bas-relief est une symbiose de deux dieux essenciels, d’ailleurs souvent confondus dans la mythologie aztèque et nahuatl comme Ehécatl- Quetzalcóatl.

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Ehécatl- Quetzalcóatl

Ehécatl est le dieu du vent et la fertilité, car c’est lui qui amène les nuages et la pluie. Il anime ce qui est inerte, et en se prenant de passion pour une femme, offre à l’humanité la possibilité d’aimer. Il est une des manifestations de Quetzalcoatl

Quetzalcóatl, c’est le serpent à plume, le dieu qui a participé à la création de la terre avec Tezcatlipoca, puis à la dernière espèce humaine dans le Popol Vuh. Il a fait connaître le maïs aux dieux puis l’a offerte aux hommes comme nourriture de base. Il amène la connaissance aux Hommes, et représente la dualité inhérente à la condition humaine : le « serpent » est le corps physique avec ses limites, et les « plumes » sont les principes spirituels.

Quetzalcoatl_Tezcatlipoca

Quetzalcóatl et Tezcatlipoca

Rendut îvre par le noir Tezcatlipoca (dieu des ténèbres et de la nuit, de la discorde, de la guerre, des sorciers et de la mémoire, mais aussi señor del cielo y de la tierra, fuente de vida) il fut séduit par cet obscur alter-égo, ce frère rival, et passa la nuit avec lui. Ayant rompu ses voeux de chasteté, il parti dans un destin sacrificiel mourir au bord de l’océan, avant que son coeur ne se transforme en Vénus, l’étoile du Matin. Une autre légende dit qu’il est arrivé comme un seigneur à Chichen Itza en se faisant connaître sous le nom de Kukulcán, pour fonder une dynastie prospére et entraîner la renaissance de l’Empire maya.

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Tracés d’ombre et de lumière.

La présence d’Ehécatl est illustrée par deux ailes de papillon symétriques, qui peuvent aussi représenter la cadena, le bassin, les os illiaques et le coccys, par où passe l’enfant ou l’initié pour sa (re)naissance. Tout à la base du motif composite, une sorte de labyrinthe en trois paliers et à neuf pointes ; ce sont les 9 mois de la gestation humaine. C’est aussi le vagin, qui reçoit la fécondation, la semilla, le souffle divin. Tout apprentissage se fait en état de préparation, de réception, de disponibilité, d’écoute. D’ailleurs ces deux ailes peuvent aussi être des oreilles…

Le second, Quetzacoatl, est symbolisé par une spirale de caracol, une conque marine en coupe, mais aussi la virgula de la palabra, le glyphe de la parole qu’on retrouve aussi chez les Mayas, ou à Monte Alban à Oaxaca. Elle descend, pénêtre et c’est la rencontre de deux énergies. Le masculin, vertical, et le féminin, l’horizontal.

Dans la partie supérieure on décompte 40 cônes, soit 2 x 20, le nombre parfait maya. Ce sont les deux divinités réunies, l’alpha et l’oméga…

Voilà, ma journée était déjà bien remplie, et je prenais congé de Diana en la remerciant de m’avoir offert cette visite particulière.

Ci-dessous, une animation 3D du Calmecac tel qu’il existait avant la Conquista et que je vous conseille de visualiser. Bonne réception !

Florent Hugoniot

Centro Cultural de España en México
Sitio Web: ccemx.org consulta para visitas guidas.
Pasaje Cultural Guatemala No. 18 y Donceles No. 97
Centro Histórico

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