Comment peut-on être mexicain ? (1)

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Dia del Grito, 15 septembre 2015 – Ciudad Juarez, Chihuahua

… Ou l’identité mexicaine en question.

Tout la fois terre généreuse, débordante d’énergies vives, pays de traditions, de passions et d’archaïsmes, mais aussi État révolutionnaire et laïque entré de plain-pied dans la mondialisation, le Mexique questionne et donne parfois le tourbillon. Il donne à réfléchir en même temps qu’il renvoie à nos propres doutes concernant ce qu’on appelle désormais communément la postmodernité.

« Comment peut-on être mexicain ? »

Aussi cette question, inspirée par Montesquieu – « Comment peut-on être persan ? » – tiré des Lettres persanes se retourne facilement et conduit à l’introspection en terres lointaines. Mais elle sera avant tout un point de départ pour une reflexion à la fois tendre et lucide sur la société mexicaine, sur ses us et coutumes, mais aussi sur ses tropismes et ses travers, et permettra de sortir des clichés concernant ce vaste pays.

san patricio 011Mariachis, tequila, cactus, sieste, peone (paysan) pauvre, chapeau rond, guerillero, moustache, arme, macho, lucha libre, telenovela, narco, drogue, soleil, plages, fête, or, pyramides, palmiers, artisannat, indiens, immense…

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Comment sortir des lieu-communs concernant le Mexique et les Mexicains ? Comment éviter la folklorisation de la culture mexicaine ? Celle-ci connait en effet une mode ascendante dans nombre de pays occidentaux en mal d’exotisme, et se diffuse dans le monde entier d’une manière positive et consensuelle, synonyme de fête et d’exubérance, afin de servir d’alibi commercial dans la plupart des cas. Dans la logique d’appauvrissement inhérente à toute société de consommation de masse, Octavio Paz, Hidalgo et Diego Rivera disparaissent derrière les masques des luchadores, les calaveras (têtes de mort en sucre) et les tourbillons des rubans vert-blanc-rouges…

Eh bien tout simplement en vivant avec les Mexicains et les Mexicaines, dans une société complexe, une société en mutation et très généralement en voie d’américanisation. Ce terme fourre-tout vient rapidement à l’esprit pour résumer le virage vers une économie de marché, forcée ou subtilement conseillée, pris par la société mexicaine, particulièrement depuis la deuxième moitié du XXe siècle. Le pays a suivi ainsi l’élan des autres pays occidentaux vers le « progrès » pour le confort matériel, le luxe même, dans un long cortège d’injustices pourtant déjà longtemps criantes sur des terres arrachées aux Indiens. Américanisation, ce terme paradoxal s’impose davantage à moi depuis que je vis à Ciudad Juarez, Chihuahua, à la frontière du Texas, USA, qui est une ville récente et en plein développement : tournée vers le modèle nord-américain, elle fait l’articulation entre les latinos et les gringos (lire Ciudad Juarez ou le vertige horizontal).

L’idéologie capitaliste participe de la modernité du pays, de la rupture d’anciennes entraves, mais traîne aussi son lot d’effets pervers, dévastateurs même, comme la perte des identités, la perte de la cohésion sociale et de valeurs remarquables, encore partagées dans tout le pays.

Des réalités et des mythes en partage

juarez 101Les Mexicains forment une population métissée originale, issue de la fusion des peuples natifs survivants d’Amérique centrale et des envahisseurs venus d’Europe, mais aussi sur un rythme mineur, de la migration d’autres populations originaire des continents asiatiques et africains. Depuis quatre siècles, bien avant la création des USA, la société mexicaine est en perpétuelle recomposition tandis qu’elle tente de retrouver, de revendiquer ses racines indiennes. Ironie de l’histoire, le capitalisme industriel conquérant, traversant aujourd’hui toutes les couches sociales et toutes les cultures dans une même vague de fond, les Mexicains sont aujourd’hui de plus en plus coupés de leurs racines mais aussi hyperconnectés entre eux grâce aux moyens d’information et de communication numériques du XXIe siècle. Et pourtant, les repères historiques, les liens aux structures de l’État puis de la Fédération, les marqueurs identitaires se brouillent et s’effacent. La démocratie semble n’être ici aussi qu’un immense jeu de dupes. Or les Mexicains, du fait de leur situation géographique, peuvent-il encore échapper à l’américanisation qui gagne toutes les sociétés via les conglomérats médiatiques et les accords commerciaux ? Le Mexique va-t il suivre la voie de l’acculturation, de la dictature de la médiocrité dérivant jusqu’à l’uniformisation, au néant ??… Après avoir assisté à la destruction de grandes civilisations sur son sol, et au remplacement de ses propres valeurs par d’autres venues d’Europe et des USA, quelle voie originale ce pays pourrait-il emprunter sans sombrer corps et âme dans la mondialisation ?

“Pobres Mexicanos qui cada 15 de septiembre, gritan por espacio de una hora, para callar el resto del año.”

Pauvres Mexicains, qui chaque 15 septembre, crient l’espace d’une heure, pour se taire le reste de l’année.

Octavio Paz

bandera tristeMême le récit national savamment élaboré depuis l’Indépendance est devenu illisible. Les symboles mexicains battent de l’aile, et l’aigle somptueux et fier du blason fédéral qui surmonte un cactus, un serpent dans le bec, se retrouve désormais enchaîné par les compromissions que les derniers gouvernements ultralibéraux ont consenti, au nom de leur peuple : la mise au pas forcée de l’économie du pays sur les grands mouvements financiers de la planète via l’ALENA, un accord de libre échange entre le Canada, les USA et le Mexique mis en place depuis 1994, le détournemement de la démocratie et même la remise en question de la souveraineté du pays, de son indépendance énergétique et en ressources naturelles sont autants de flèches mettant à terre le roi des cieux, cet aigle apparu tel un signe divin, qui sédentarisa les Aztèques à Tenochtilán, deux siècles avant l’arrivée des Espagnols.

Avant de développer mes critiques, je commencerai par traiter de l’identité mexicaine (déjà abordée dans quelques articles précédents) pour passer à l’observation de l’influence très prégnante du Nord du continent sur ce pays si attachant. Je développerai aussi mon sentiment sur cette fascination, cette fatale attraction pour l’Oncle Sam, dont le Mexique n’a d’ailleurs pas l’exception.

Identidad méxicana

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Écoliers de l’école primaire san Patricio, le jour de la célébration de El Grito, Cd Juarez, septembre 2015

S’il est question d’identité depuis de nombreuses années en France, et pas toujours de manière ni apaisée ni honnête, ce sujet n’est pas l’objet d’un débat public au Mexique. Le concept d’identité, dans un pays tant sujet à l’émigration et à l’intégration hispanique, n’est pas primordial. Du moins dans les discussions courantes, même si dans la réalité les écarts sont très grands entre un Indien du Chiapas, un agriculteur maya, un fonctionnaire créole du DF (Mexico) et un chef d’entreprise de descendance espagnole directe de Monterrey.

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Día de Muertos, Aguascalientes, nov. 2013

Pour autant, existent beaucoup de flottements quant à la mexicanité : est-ce un projet politique, social, commun à tous les peuples des États-Unis du Mexique ? Ce pays correspond peu ou prou à la zone de la mésoamérique. C’est l’aire culturelle de l’Amérique précolombienne occupée par des civilisations ou ethnies qui partageaient de nombreux traits culturels communs avant la colonisation espagnole des Amériques. Le projet mexicain des temps modernes fut inauguré par la Conquista, poursuivi par l’Indépendance, puis la Revolucíon. Cependant, le personnage du guerriero mexicain à cheval sous son sombrero, à l’image de Zapata et Pancho Villa, a laissé la place à celui du narcotrafiquant, et « El Chapo » Guzman, le plus puissant des parrains mexicains qui s’est échappé magistralement d’une prison haute sécurité avant d’être débusqué six mois plus tard et arrêté début 2016, fut le héros de quelques jours des réseaux sociaux. La corruption gangrène le pays entier au point qu’on le désigne désormais comme un Narco-État, le récit national devient illisible tandis que les icônes des temps modernes sont des marques le plus souvent étrangères, qui ponctuent une autoroute symbolique où vitesse, puissance, argent et reconnaissance sont les principaux moteurs, mais pour aller où ?

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Dia de Cristóbal Colón, Cd Juarez, octobre 2015 : les monarques espagnols

Les Mexicains adorent les cérémonies officielles et les fêtes nationales comme El día de Cristóbal Colón (jour de Christophe Colomb, le 12 octobre), ou Dia de Muertos (autour de la Toussaint). Chaque année, le 15-16 septembre, le jour de l’indépendance (el Grito) est célébré dans tout le pays, et particulièrement en grandes pompes sur le zócalo du DF. Ayant commencé ce texte aux alentours de cette commémoration, il me donne l’occasion de revenir sur l’importance de l’édification du mythe national mexicain, de sa survivance dans l’éventail des peuples mexicains, toutes classes sociales confondues, pour déconstruire l’image de société mexicaine, bien au-delà des apparences, afin de se rapprocher de la réalité ô combien complexe de ce pays.

Jour de célébration des morts (Dia de muertos) chez les Gringos, au Nelson-Atkin Museum of Art, Kansas City, Missouri, USA, 28 novembre 2011

Strates of America

Le Mexique, pays aux visages et aux usages multiples, a cette particularité d’être à cheval sur deux grands ensembles : l’Amérique du Nord, ensemble géographique qu’il partage avec le Canada et les USA, mais aussi l’Amérique latine, ensemble culturel et linguistique, qui réunit l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, avec des pays aussi divers que Cuba, le Costa Rica, le Venezuela, le Pérou, le Brésil, l’Argentine, le Chili.

america_latina_banderasL’Amérique latine est un ensemble entièrement colonisé par les deux super-puissances maritimes de la Renaissance, le Portugal et l’Espagne, et parle donc aujourd’hui très majoritairement l’espagnol ou le portugais, avec des variantes sensibles. Ce panorama linguistique ne serait pas complet sans tenir compte des nombreuses langues vernaculaires encore vivaces, parlées et enseignées tel le maya et le náhuatl au Mexique, le quechua ou le mapuche dans le continent sud-américain. Humainement très varié dans ses expressions, il s’étire du Rio Grande à la Terre de Feu. Comme l’Amérique du Nord, il a existé presque indépendamment du monde occidental européen, asiatique et africain, jusqu’aux grands bouleversements de la Conquista espagnole. Pourtant, à la différence des grandes plaines du Nord et des tribus indiennes nomades, il témoigne d’un riche passé architectural avec des civilisations prestigieuses qui vont des Olmèques aux Aztèques, en passant par les Mayas, des sociétés très structurées et urbanisées (Tenochtilán, l’ancienne Ciudad de México, qui saisit d’admiration les troupes de Cortés, ou le vertigineux Machu Pichu des Incas au Pérou) mais aussi de sociétés semi-sédentaires ou nomades archaïques de cueilleurs-chasseurs, comme en Amazonie.

La colonisation espagnole a amené à une forme d’uniformisation du continent, dans le but d’importer le modèle européen de la Renaissance sur un terrain « vierge », avec tous ses bouleversements techniques, artistiques et économiques. Les persécutions des populations natives américaines, allant parfois jusqu’à l’extinction, ont renversé les anciennes castes dominantes au profit des colons espagnols, retissant ainsi de nouvelles hiérarchies en fonction de la couleur de peau, une discrimination encore en vigueur aujourd’hui. La religion catholique s’est définitivement imposée, pour devenir finalement constitutive de l’identité latine, tandis que l’utilisation de la langue espagnole avec de fortes variantes allant du Mexique en Argentine, en passant par la Colombie et le Costa-Rica, permet grosso modo à tous les Latins de communiquer facilement, hormis avec les Brésiliens – même si le portuñol qui se parle à la frontière de l’Argentine et du Brésil fond les deux langues espagnoles et portugaise en une nouvelle langue créole !

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Particularités régionales linguistiques dans l’ensemble hispanophone : amuse-gueules – lavabo – hot-dog – BCBG – haricot vert – caleçon – Allo ? – autobus – être à sec – pote – super – pop-corn – serveur – draguer

Latinos (des)Unidos

img_2075Cependant, malgré ces similitudes historiques et sociales, les voies prises par les peuples d’Amérique latine pour l’émancipation sont multiples, quoique toutes ponctuées par de nombreux épisodes de dictature et de néo-colonialisme, et toujours actuellement entachées par la corruption des élites. La période révolutionnaire des Bolivar et des Pancho Villa, dans la lancée des Droits de l’Homme issus du siècle des Lumières et des indépendances post-coloniales, a généré des secousses et des répliques sismiques parfois tragiques, comme le Sentier lumineux au Pérou ou encore très récemment la rébellion des FARC en Colombie, épisode sanglant heureusement touchant à sa fin. Les errements de l’Histoire ont aujourd’hui laissé le terrain à des options politiques et économiques diverses, qui dessinent un continent morcelé et toujours confrontés à des crises, dont le Mexique est un exemple flagrant du fait de l’emprise du narcotrafic dans tout le pays. Ce monde latin, entre Nord et Sud, est plutôt progressiste, mais tiraillé entre différents modèles de développement, différents courants socioculturels, différentes exigences et perspectives : pragmatisme, capitalisme débridé et catholicisme conservateur au Mexique et au Chili, socialisme populaire (ou populiste selon les observateurs) à Cuba, au Venezuela et en Bolivie, théologie de la libération qui embrasa l’Amérique du Sud vers 1968, mouvements de reconnaissance des peuples autochtones comme les Quechuas au Chili/Argentine, les peuples d’Amazonie, les Zapatistes du Chiapas dans le sud du Mexique…

ciudad-juarez-002Actuellement, deux « blocs » principaux se dessinent, en fonction des intérêts nationaux mais aussi de l’influence persistante des USA, D’un côté, les pays suivistes du néolibéralisme financier, comme le Mexique, mais aussi le Chili, le Pérou, la Colombie étant le dernier pays de ce club ouvertement capitaliste et accordant aux multinationales de grandes facilités, les adeptes de la globalisation économique. De l’autre des pays de tendance socialiste ayant signé le Mercosur, une communauté économique régionale qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay, et le Venezuela, avec un soutien politique à Cuba, l’ennemi de toujours des USA. Mais les lignes bougent et on assiste à un retour des conservatismes suite aux revers électoraux de Cristina Kirshner en Argentine et à la destitution de Dilma Roussef au Brésil, les deux poids lourds d’Amérique du Sud (et plus discrètement le retour à la dictature au Paraguay). Ces bouleversements politiques sont possiblement les conséquences de manœuvres en sous-main des USA qui souhaitent conserver un leadership incontesté sur tout le continent américain.

Pour autant, le Mexique tente de faire la synthèse de ces différents courants historiques, ainsi que d’optimiser sa situation géographique en tant que grand carrefour du continent américain. On peut dire d’une manière un peu simpliste que ce pays immense est le juste milieu – ou le trou noir pour faire un clin d’œil au roman Audessous du volcan de Malcolm Lowry – entre technicité, consumérisme et ultra-capitalisme nord-américain, rondeurs et tolérances latines, révolutions internationales socialistes, mais aussi sagesses et traditions indiennes.

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Grands ensembles linguistiques en Amérique Nord, centrale et Sud

Aqui y ahora, ici et maintenant

L’intérêt du Mexique contemporain consiste justement en cette fusion de différentes données, de ces couches successives d’époques toujours en confrontation. Certaines ont appliqué des projets de développement venus d’ailleurs, d’Europe et des USA (la colonisation espagnole, Maximilien, Porfirio Diáz, les intérêts étasuniens) ou des réponses originales en fonction des réalités du pays et des besoins de la population comme l’application des idéaux issus de la révolution socialiste dans les années 30. On a souvent cette troublante impression au Mexique, de vivre selon différents calendriers à la fois.

indio-660x613Le métissage de la population mexicaine, avec ses variations infinies, est le garant théorique d’une unité et d’une égalité partagée et appliquée partout dans la Fédération, au delà des anciens schémas oligarchiques et racistes importés d’Europe. En réalité, l’échelle de valeur commence avec la couleur de peau, les Nativos (Indiens des États du Sud comme ceux du centre-Nord, les Huicholes ou Raramuris) restent – et tiennent à rester – des citoyens de seconde zone, et les Afro-mexicains ne sont pas toujours bien acceptés. Le taux de mélatonine définit encore à différents niveaux les pratiques sociales, les classes. Mais les jeunes générations commencent à dépasser ces clivages, et les expressions negrito (noir) ou güero (blanc/blond) sont employées avec des visées plus affectives que discriminatoires.

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Groupe folklorique traditionnel typique du nord du pays, Ciudad Juarez, Chihuahua

Exemple par excellence du melting pot (processus commencé bien avant que cette expression ne soit banalisée) avec une population metissée à 90%, on oublie que d’autres cultures et ethnies se sont mélées à la composante européenne espagnole certes prédominante – mais aussi allemande et française – avec en trame les différentes racines précolombiennes. Les esclaves noir-africains sont arrivés peu de temps après la colonisation, mais aussi des arabes et des chinois entreprenants, attirés également par le rêve américain, et qui se sont implantés dans des conditions souvent difficiles. En traversant du Nord au Sud cet immense pays, on peut se rendre compte de la richesse des influences et de la variété des visages comme des modes de vie.

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Classifications racistes de la Nouvelle Espagne

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Au Museo Amparo de Puebla, j’ai découvert un tableau peint sur bois (ci-dessus) anonyme, mettant en scène dans des petites cases tous les mélanges ethniques, croisements et re-croisements sans fin que les maîtres espagnols classifiaient méthodiquement, sous-titrés avec des dénominations qui ne manquent pas de sel malgré la connotation raciste :

Le fruit de l’union – le « croisement » – entre un Espagnol et une Indienne donne un mestizo (métis) – Métis et Espagnole : castizo (pur) – Espagnol et Noire-africaine : mulato (mulâtre) – Espagnole et mulâtre : morisco (morisque) – Espagnol et morisca : albino (albinos) – morisco et Espagnol : chino (chinois) – Espagnol et albina : torna atras (« retourné en arrière »)Indien et tornaatras : lobo (loup) – lobo et Indienne : cambujo (« noir truité ») – cambujo et mulata : alvarazado (« lépreux ») – alvarazado et mulata : barcina (« roussâtre ») – barcino et mulata : coyote – coyota et Indien : chamiso – cambujo et Indienne : sambaigo – sambaigo et loba : calpamulato – calpamulato et cambuja : tente en el aire (« tenté en l’air ») – tente en el aire et mulata : no te entiendo (« je ne te comprends pas ») – etc.

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Escena de mestizaje (pintura de castas)  » 10. De chino cambujo e india, loba » – Miguel Cabrera,1763

Le grand peintre mexicain Miguel Cabrera de la période vireinal au XVIIIe siècle, a également brillamment illustré cette période de métissage dans ses scènes de castes, avec les même dénominations, ce qui prouve la volonté à l’époque d’ordonner les variétés ethniques et l’apparition de nouvelles population, au-delà d’une hiérarchisation purement raciste. Ce besoin de définir, circonscrire peut-être cette ébullition génétique en cours, se retrouve dans le terme de raza mexicana. Il y a par exemple à Ciudad Juarez une grande avenue appelée Avenida de la Raza, et ce terme – comme l’utilisation toujours récurrente de colonia pour les quartiers résidentiels anciens ou en construction, dans toutes les villes mexicaines – démontre l’acceptation d’un même processus de transformation radicale d’un pays, d’un continent, sans aller forcément chercher une idéologie abjecte ou des sous-entendus déplacés.

On trouve déjà dans ces dénominations colorées le sens de l’humour mexicain et son inventivité dans l’usage des mots et des formules. La langue mexicaine est souvent décrite comme florecida (fleurie), aléatoire voire baroque car en expansion permanente, par rapport au castillan formel et sec (lire D’un-mot-à l’autre. la parole transposée). Un phénomène plus général de créolisation à rapprocher avec la formation d’une culture mixte dans la mer des Caraïbes ou plus particulièrement dans les Antilles françaises.

Bien dans son assiette

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Puesto « El Chino » / Caravane casse-croûte (hamburgers, etc.) « Le Chinois »

La gastronomie est un élément essentiel de la culture et du plaisir de vivre à la mexicaine. Premièrement, les Mexicains mangent 4 à 5 fois par jour, selon des rythmes totalement différents d’un Européen. Comme en général il se lèvent très tôt, ils prennent une  boisson, une collation rapide ; par exemple quelques galettes avec un cafe americano, plus pour s’hydrater et se réchauffer que pour se réveiller (le fameux jus de chaussette nord-américain servi dans des gobelets d’un demi-litre). Dans le Sud, le café est souvent aromatisé à la cannelle.

Le desayuno, petit-déjeuner salé pris vers les 10/11h, est plus conséquent : par exemple un burrito (galette de blé chaude roulée sur une farce à la viande/légumes) ou quelques gorditas dans le Nord, des quesadillas (tortillas de maïs grillée avec du fromage fondu et remplies ou non de farce) dans le Sud et au Centre. À moins que vous ne préféreriez quelques flautas frites dans l’huile. Le repas de mi-journée, vers 3/4h, est plus varié et équilibré : entrée, plat, dessert avec salade éventuellement, poulet ou viande rouge grillé, pâtes, légumes cuisinés, pâtisserie… mais pas de plateau de fromage ! Et le soir tard, vers 10/11h, une soupe (un délicieux pozole par exemple), une pizza ou encore un petit en-cas plutôt sucré, du lait avec des céréales par exemple. Les Mexicains adorent manger des en-cas, des petits repas dans la rue, auprès des puestos, barraquements, caravanes qui vendent des tacos, des hamburgers ou des plats plus élaborés comme des viandes en sauce piquante et du nopal (feuille de cactus nettoyée de ses épines) découpé et cuisiné avec oignons et tomate.

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Chile en nogada : plat gastronomique de Puebla, gros piment farcis de fruits et légumes, de viande ou de thon, servis avec une sauce aux noix et des grains de grenade.

La gastronomie mexicaine est célébrée comme une des plus savoureuses du monde, je peux témoigner ! Le régime alimentaire varie selon les régions, mais la base reste le maïs, les haricots en grain, le piment et la viande ou les oeufs. La variété des ingrédients – céréales et graines, légumes, même s’ils sont plus rares dans la cuisine courante, et les fruits exotiques avec lesquels on fait des jus frais délicieux – permet d’élaborer de très nombreuses spécialités. Sauce mole (à base de chocolat, de piment sec et de dizaines d’épices) dans le Sud, plus achalandé en produits du fait de son climat chaud et humide ; poissons et fruits de mer sur les côtes ; tamales (petits patés farcis à base de farine de maïs mélé au saindoux, enveloppés dans une feuille de maïs ou de banane) partout…

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Cuisine mexicaine traditionnelle dans un village de la sierra Tarahumara : préparations souvent en sauce, à base de viande, nopal, champignons, , pour agrémenter les gorditas et quesadillas

Le métissage a eu lieu lui aussi dans l’assiette, les Européens ayant entre autre apporté, en plus du cheval, le blé, la vigne et l’olivier, des nouvelles saveurs, les pâtes… la cuisine entièrement en céramique (avec de nouvelles éxigences hygiéniques) de Puebla, capitale gastronomique qui dispute sa première place avec Oaxaca. Plus largement, l’acte de manger est un point fort de la culture mexicaine, un grand facteur de convivialité, de rencontres et de discussions, un sujet de comparaisons et d’échanges de bons plans pour aller en pause repas, au coin de la rue ou dans une fonda, restaurant populaire et bon marché qui sert des plats du jour.

Un contact chaleureux

Le style de vie mexicain est en général très plaisant et emporte l’adhésion… ou au contraire repousse vite ! Tolérants, sans véritable préjugé, les Mexicains acceptent facilement l’autre avec ses différences… du moment qu’il ne vienne pas trop bousculer leur routine, à laquelle ils sont très attachés. La discussion est toujours possible et le rejet de l’étranger, la xénophobie assez rares. Il faut savoir en douceur opposer ses arguments, apporter un autre éclairage sur le pays, et éviter de sombrer dans la caricature, la dénonciation systématique en jouant au donneur de leçon étranger et condescendant. Les conflits éclatent très rarement au grand jour. Car il faut savoir ceci au Mexique : le premier qui s’énerve a perdu !

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FELIZ / HEUREUX, campagne de mobilisation citoyenne #SúmateAlaLaguna – Torreón, 2015

 

Lister les bon côtés du Mexique face à ses tares et failles ne permet d’établir qu’une macro-photo du pays, sans légende ni analyse. Il faut savoir équilibrer les nouvelles nationales tragiques, atroces, souvent publiées par les médias internationaux avec la vie quotidienne, pour transmettre son ressenti. Alors que j’ai vécu dans des villes qui ont toutes passé par des périodes noires, je n’ai rien jamais été directement confronté à la criminalité, et je m’étonne toujours de la gentillesse des Mexicains.

Photo Roberto Sosa

Photo Roberto Sosa

Certainement, les Mexicains sont fatalistes, des citoyens convalescents toujours plus démunis après toutes les vagues de violence qui ont submergé le pays au long des siècles. Certains doivent se replier sur leurs besoins de subsistance, d’autres, plus à l’aise matériellement, préfèrent écrire leur storytelling pleine de succès, d’amour et de chimères. L’effort pour « s’en sortir » ou « réussir » exige de tracer son destin, bien avant de participer à l’édification d’un projet collectif voire national. Bref, la jungle contemporaine !

Cependant, même si ce pays est aujourd’hui surtout connu pour la violence de ses mafias, pour ses séquestrations contre rançon, ses disparitions de civils, s’il est désigné comme un narco-État, le Mexique a quand même vécu de grandes périodes pacifiques et progressistes. Certains sont nostalgiques d’un Âge d’Or qui, en même temps que celui du cinéma mexicain, a brillé des années 40 aux années 60. L’idéal d’un État moderne et socialiste, plus égalitaire, n’est pas resté qu’une utopie, il a porté ses fruits encore visibles en 2016.

Florent Hugoniot

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RESSOURCES :

Folklorisation de la culture mexicaine :

Day of the Dead at the British Museum, 1 November 2009 : https://m.youtube.com/watch?v=cusTXggFlB0 https://www.youtube.com/watch?v=cusTXggFlB0&app=desktop

https://www.youtube.com/watch?v=2EcWU-czaH4

https://www.britishmuseum.org/about_us/news_and_press/press_releases/2009/day_of_the_dead.aspx
http://www.konbini.com/mx/inspiracion/santa-patrona-la-ultima-re-encarnacion-de-barbie/

Conquista/Dia de Colón

http://www.konbini.com/mx/estilo-de-vida/paises-dejan-de-celebrar-colon-durante-el-dia-de-la-raza/

Métissages et racisme au Mexique

https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/4710 http://lautremetissage.blogspot.mx/2011/06/mexique-lautre-metissage.html?m=1 
http://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1908_num_5_1_3475 

http://www.konbini.com/mx/inspiracion/se-acabo-el-racismo-con-este-muestrario-de-color-de-piel-humana/ 

http://www.swagger.mx/radar/mexico-es-un-pais-lleno-de-folclor-y-racismo 

http://remezcla.com/culture/afro-mexicans-legal-recognition-constitution-mexico/

Génocides indiens :

http://lesmoutonsenrages.fr/2014/11/28/indiens-damerique-un-genocide-tranquille-et-presquacheve/

Amérique latine :

http://croire.la-croix.com/Definitions/Mots-de-la-foi/Theologie/Qu-est-ce-que-la-theologie-de-la-liberation

http://www.contrepoints.org/2016/03/12/242562-la-gauche-populiste-en-deroute-en-amerique-latine

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3 commentaires pour Comment peut-on être mexicain ? (1)

  1. Anne dit :

    Passionnant Florent, félicitations! Je ressens vraiment le ressenti de l’intérieur + t explores et + tu « vis » le Mexique dans sa diversité. J’ai appris plein de choses. Je pense qu’en France il faudrait un bon dia del grito, chaque jour le gouvernement sort une nouvelle énormité, ça donne envie de crier! Projettes-tu de rester au Mexique? A Ciudad Juarez ou ailleurs? Besos chico, j’attends la suite!

  2. Domi dit :

    Bravo, ce n’est plus un article de blog, c’est une véritable étude, bien documentée mais aussi accomplie avec amour, l’amour n’empêchant pas chez toi l’objectivité !

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