Féminicides : inscrire la barbarie dans la ville

juarez street art 043

« Grisel Pada Ventura Rosas, disparue le 22 juin 2011 dans le centre de la ville. Aide-nous à la retrouver. »

Certains murs parlent et se lamentent. Certains murs ouvrent des horizons de détresse, ils osent se dresser et haranguer le passant anonyme comme la politicienne véreuse, le narcotraficant faussement camouflé derrière des Ray-Ban étincelantes. Des regards de pierre, récurrents et douloureux comme des reproches éternels, alpaguent d’autres regards furtifs, honteux et oublieux. Des regards qui traînent des retards, des morts, des remords peut-être… Ils s’adressent en silence à tous ces acteurs en marche de l’hyper-modernité, marionnettes suspendues au fil du Temps, petites mains d’argent et de plomb, yeux baissés et cerveaux occupés, esprits encombrés par les imprécations publicitaires et les « éléments de langage » : ceux du néolibéralisme qui s’exprime ici dans toute sa gloire, au milieu du désert nord-américain. Celle d’un narco-capitalisme qui imprime ses rêves à toutes et tous, et renvoie des destins brisés, les uns contre les autres. Trajectoires rythmées par la même grande horloge électronique plaçant au zénith le Dieu Travail, dynamiques tic-tac qui s’entrechoquent mais ne se regardent plus, lignes de vies qui s’entremêlent et ne se lisent plus.

juarez street art 005Cauchemar impudique que ces visages idéalisés, sans rides ni reliefs, visages de femmes violentées, tombées pour la cause, images crues réclamant Justice. Dessins naïfs et maladroits de street artistes reprenant à leur charge le souvenir de quelques noms tirés de l’oubli, fresques violemment colorées, aussi vulgaires que celles peintes sur les façades de ces myriades d’églises nouvelles qui fleurissent aux quatre coins des villes mexicaines, et séduiront les clients les plus exigeants – églises évangélistes, pentecôtistes, adeptes du Temple de la Lumière-divine-qui-vient, chapelles de l’obscure réincarnation, cathédrales de la jouissance éternelle et de la vénérable souffrance – vendant ici une vie après la mort, mort lente ici-bas, proposant un confortable et chimérique Au-Delà aussi lointain pour le commun des habitants de Ciudad Juarez qu’une piscine débordante dans les hauteurs des villas hollywoodiennes.

durango noel 2015 234

« Nadia Vera, assassinée le 31 juillet 2015 dans la colonie Navarte dans le DF (Ciudad de México). Activiste, poète, diplômé de l’Université et membre de YOSO152 »

Hommages ampoulés et foudroyants, épitaphes larmoyantes comme la réplique émue d’une d’actrice pulpeuse et dévorée d’amour dans un épisode de telenovela, formules neutres et froides, qui composent en creux un seul cri discontinu, une seule phrase se déroulant en pointillé sur l’étendue de la ville, calligraphie enfantine inscrivant les noms et les visages de ces femmes évanouies. Femmes féminicidées, silhouettes dansantes, petits pas fragiles du petit matin, existences banales et sans Grand Soir alignées dans la rubrique des chiens écrasés, femmes disparues comme au cinéma dans un ultime fondu au noir. Horreur réelle jamais filmée mais forcément recomposée dans l’imaginaire des proches de ces jeunes ouvrières, manufacturières, facturées, fracturées, effacées de la réalité et de la routine industrielle pendant leur solitaire chemin, la nuit comme le jour.

Femmes martyres du mirage matérialiste : pièces d’un puzzle sans frontières ni marge, transfuges de la ville, désormais fantômes du désert et des terrains vagues qui l’enserrent et font perdre tous les repères aux automobilistes rangés sur les longues avenues droites, clignotants éteints et mains sur le volant. Ce désert environnant qui pourtant, comme tous les déserts du monde, par la mort omniprésente sait redonner à la vie même son sens.

Ici, la ville a mangé sur la route la vie de ces filles et de ces mères, de ces sœurs, de ces amantes aimées certainement dans d’autres contrées, délaissées ici après leur chute sans fin ; la ville a consommé ses orphelines.

pascua 2016 013

Séance photo dans les dunes de Samaluca, quelques km au sud de Ciudad Juarez

Loin de la ville, un couple de jeunes mariés glisse sur les dunes de Samalayuca, pour l’inévitable scéance-photo qui immortalisera un moment de bonheur bien cadré, préfabriqué : mariages en chaînes, jeunes gens enchaînés dans des conventions d’un autre âge, pressés d’afficher leur union en société, sur les mur du nouveau foyer et sur des pages virtuelles. Lueurs de bonheur partagé aux quatres vents.

Les voiles transparents de la mariée effleurent les dunes, caressent le sable blond qui fut le linceuil de tant de corps de disparues, offertes à tous les horizons.

Si le bonheur n’a pas de prix, il a ici au moins celui de l’indifférence  et de l’oubli. Même le soleil cruel n’a pas cet art de l’éclipse à Ciudad Juarez.

Florent Hugoniot

**********************************************************************

féminicide \fe.mi.ni.sid\ masculin (fiche Wikipedia)

Étymologie : De la racine latine femina de femme, avec le suffixe -cide, sur le modèle de génocide et homicide. → voir -cide

Vivas nos queremos ¿Matarme te hizo mas hombre?/ Vivantes nous nous voulons. Me tuer a plus fait de toi un homme ?

Vivas nos queremos ¿Matarme te hizo mas « hombre »?/ Vivantes nous nous voulons. Me tuer a plus fait de toi « un homme » ?

Nom commun

1 – Meurtre d’une ou plusieurs filles ou femmes.

  • Dans ce contexte est survenu le « féminicide » de Ciudad Juàrez : la mort par viol, mutilations, étranglement, supplices, découpes et incinération… — (Michel Wieviorka, Jean-Paul Brodeur, L’empire américain ?, 2004)

2 – (Néologisme) Violence faite à une femme fondée sur sa condition féminine.

  • Le terme « féminicide » se base sur la définition juridique de la violence faite à la femme, précisée à l’article 1er de la Convention de Belém do Pará : « on entend par violence contre la femme tout acte ou comportement fondé sur la condition féminine qui cause la mort, des torts ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychiques à la femme, aussi bien dans sa vie publique que dans sa vie privée ». — (Parlement européen, Rapport sur les meurtres de femmes (féminicides) en Amérique centrale et au Mexique et le rôle de l’Union européenne dans la lutte contre ce phénomène, 20 septembre 2007)

3 – Meurtrier de femme

  • On se demande ce que peut bien représenter ce monstre, ce féminicide qu’est Barbe-Bleue ? Il tue sa huitième femme, Eveline, après avoir « étranglé » les sept premières. — (Luc Badesco, La Génération poétique de 1860, volume 1, page 481, 1971, Nizet)
IMG_0375

Ce ne fut pas la jupe, ce ne fut pas le lieu, ce ne fut pas l’heure – Nous nous aimons vivantes – Rien ne justifie une aggression sexuelle !

*** POUR ALLER PLUS LOIN ***

Sur le même sujet, une analyse brillante et fouillée de Jules Falquet, Des assassinats de Ciudad Juárez au phénomène des féminicides : de nouvelles formes de violences contre les femmes ? publié sur le site Contretemps : http://www.contretemps.eu/interventions/assassinats-ciudad-ju%C3%A1rez-ph%C3%A9nom%C3%A8ne-f%C3%A9minicides-nouvelles-formes-violences-contre-femm

Le texte que Jules Falquet nous propose ici est issu d’un travail sur les recompositions de la violence, et sur la centralité des violences masculines contre les femmes, dans le développement contemporain du mode de production néolibéral — lui-même compris comme la résultante de l’évolution conjointe de rapports sociaux capitalistes, colonio-racistes et hétéro-patriarcaux.

Féministe et activiste « à ses heures libres », Jules Falquet[1] a vécu dans le Chiapas, à Mexico et au Salvador. Elle travaille sur les mouvements sociaux, les résistances à la mondialisation néolibérale, les recompositions de la violence masculine contre les femmes et l’imbrication des rapports sociaux de sexe, « race » et classe. 

Le compte-rendu des manifestations ayant eu lieu dans tout le Mexique le 24 avril 2016 sous le titre de « La Révolution violette » : https://remercimientos.wordpress.com/2016/05/02/24-a/

elina-chauvet-zapatos-rojos

Installation d’Elina Chauvet, « Zapatos rojos »

Et la proposition artistique d’Elina Chauvet, Zapatos rojos, une installation proposée initialement à El Paso, puis déclinée dans d’autres grandes villes du monde, pour mobiliser sur le sujet des féminicides commis à Ciudad Juarez et plus généralement dans tout le Mexique.

http://www.feminicidio.net/articulo/elina-chauvet-habla-irene-ballester-zapatos-rojos

IMG_0331

Vivent les femmes

A propos lapartmanquante

Part-iciper, part-ager, part-faire, part-ir, partout et par ici !
Cet article, publié dans Prendre part, Promenades dans le réel, Sous la nappe, est tagué , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Féminicides : inscrire la barbarie dans la ville

  1. Au sujet du réseau « Red mesa de mujeres » qui se bat pour la justice, le droit et la dignité des femmes mexicaines à Ciudad Juarez, sur Bastamag : http://www.bastamag.net/Au-Mexique-les-femmes-victimes-de-violences-s-organisent-pour-defendre-leurs#forum

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s